Je vais te raconter une de mes journées, ce 10 octobre 2019. Tu pourras y apercevoir certaines manifestations de mon anxiété chronique, m’accompagner dans quelques débats intérieurs, et peut-être te reconnaître dans ce mouvement incessant entre lâcher prise / acceptation et lutte acharnée.

L’anxiété… En fait je sais pas trop, je sais pas trop si c’est une tendance naturelle que mes blessures d’enfance ont exacerbée, je sais pas si toute cette angoisse vient justement de ces blessures. Je sais pas si j’aurais pu éviter d’angoisser si fort si souvent, tout le temps en fait, si un autre scénario de ma vie aurait pu empêcher ça.

Toujours est-il que je suis comme je suis, et qu’aujourd’hui, ma priorité, mon objectif n’est pas de supprimer l’anxiété, comme j’ai cru pouvoir le faire un jour, mais d’apprendre à vivre en paix avec le fait de ne pas être si souvent en paix.

Ce que je viens d’écrire, c’est un truc que j’avais lu sur Instagram, dans une de ces inspirational quotes qu’on partage en story avant d’aller s’inquiéter parce que le fuckboy du moment nous a pas répondu depuis la veille.

Le déclic chez la psychiatre

Je réfléchissais à ça, dans le bus pour aller chez ma psychiatre, lundi dernier. Je me disais que c’est vrai, ça sert à rien de lutter contre les émotions, ce sont des indicateurs, parfois faussés, dans le cas de l’anxiété généralisée, mais ça dit quelque chose, c’est impossible de totalement faire taire cette voix, ça fait des années, alors peut-être que je pourrais essayer de ne plus lutter contre, mais me laisser aller dans ?

Comme quand tu étires un membre douloureux et que la douleur est tellement vive que tu te laisses couler dedans, respiration après respiration. Comme quand t’es tellement fatigué.e que t’es au bord de l’évanouissement mais qu’enfin, enfin, tu es en culotte sur ton lit et que tu sais que tu vas pouvoir faire la sieste dans les draps frais, et qu’une minute avant de te laisser sombrer, tu laisses la fatigue, cette fatigue douloureuse qui étire les os, t’épouser complètement, tu te confonds avec elle, tu ne luttes plus.

Et le rendez-vous avec la psychiatre a été comme une épiphanie, parce que ce qu’elle m’a dit rejoignait exactement cette pensée.

Le dessin du bonhomme bâton

Elle m’a fait un petit dessin d’un bonhomme bâton sur un post it blanc.

Le bonhomme bâton a des soucis, qui sont représentés par une croix derrière lui. Ce sont les choses qu’il ne peut pas changer. L’anxiété, la maladie, l’absence de quelqu’un, les émotions. Le bonhomme peut choisir de mettre toute son énergie à essayer de changer, de supprimer ces choses quasi immuables. Ou il peut choisir de lâcher prise et d’accepter la souffrance et de mettre son énergie ailleurs. La psychiatre a alors dessiné un arc-en-ciel en noir et blanc devant le bonhomme, et elle a redirigé l’énergie vers cet arc-en-ciel avec une flèche.

Elle a dit qu’on pourrait passer sa vie à essayer de changer ce qui est là, sans jamais y parvenir vraiment.

Ne plus lutter contre la maladie

Je l’ai bien compris avec ma maladie, ça.

Pendant des années après le diagnostic, en 2013, je me suis usée et abîmée dans les salles d’attentes de praticiens, de charlatans, j’ai testé des compléments alimentaires à base de champignons venus d’ailleurs, un type est venu chez moi pour me mettre un casque sur la tête et tester mes neurotransmetteurs (spoiler alert : ça marche pas comme ça), j’ai été l’une des premières personnes en France à tester un traitement médical expérimental pour ma maladie, en intraveineuse, selon des recherches venues des Etats Unis, un produit utilisé par les anesthésistes pour réveiller les patients après les opérations. Rien que le nom me met encore les larmes aux yeux. Le flumazenil. Des années que je n’avais plus pensé à ça.

Je ne regrette pas cette période. Elle m’a été nécessaire pour traverser le choc du diagnostic, de la maladie, et avoir une certaine sagesse et connaissance de moi aujourd’hui. Comme je l’ai écrit dans mon dernier article, j’ai toujours été quelqu’un qui agit. Je devais tester tout ce qui était alors en mon pouvoir. L’idée de devoir vivre toute ma vie avec cette maladie du sommeil, si j’y pensais trop fort, ça me faisait pleurer tellement fort pendant la nuit que j’avais l’impression que mes yeux allaient éclater.

Maintenant, j’ai lâché prise sur la maladie. Et je vis beaucoup mieux avec. Et pourtant, je n’ai pas arrêté de souffrir. C’est toujours une fatigue-douleur, c’est toujours la sensation que ta tête pèse 100kg et que ton corps est en train de fondre sur le sol et que tu peux plus rien tenir, il faut que tu t’allonges, il faut que le bourdonnement d’épuisement dans ta tête cesse.

Alors j’aimerais réussir à en faire de même avec mes émotions. Ça a fait tilt dans ma tête pendant ce rendez-vous avec ma psy lundi, et pourtant, c’est très difficile, j’ai l’impression que je n’y arriverai jamais.

Puisque j’avais envie de te parler de tout ça, et de santé mentale, alors je vais te raconter ma journée, les choses qu’on pourrait voir d’un point de vue extérieur, mais aussi la vérité derrière tout ça. Je vais t’expliquer un peu mon anxiété et mon cerveau qui réfléchit sur tout, tout le temps.

Une journée productive

Voici ce qu’on peut voir :

Aujourd’hui, je me suis levée assez tôt, j’ai fait mon lit. J’ai pris un petit déjeuner en regardant Netflix (la saison 5 de Ru Paul Drag Race), puis j’ai fait la vaisselle et je me suis habillée.

J’ai ensuite allumé la machine de découpe laser, j’ai lancé la gravure des broches de Noël, et je suis allée répondre à mes mails et régler des tâches administratives. Après, je me suis attelée à nettoyer les broches des résidus de peinture.

J’ai déjeuné, encore une fois devant Netflix, puis je me suis remise à travailler.

Le soir, j’ai pris le bus pour aller un peu en dehors de Rennes, à mon cours de danse dans une salle de sport. Je suis rentrée, j’ai fait des courses, j’ai dîné, et me voilà en train d’écrire cet article.

Rien que la vérité

Voici la vérité :

Je me suis levée tôt, j’ai mis 30 minutes à émerger. Je me suis dit « Laura, ne prends pas ton téléphone, ne regarde pas tes mails le matin ». J’ai pris mon téléphone et j’ai regardé mes mails, d’un oeil, la couverture rabatte jusqu’au nez, engourdie de sommeil. Et j’ai eu un aperçu des choses que j’allais devoir traiter dans la journée, et j’ai commencé à stresser.

Low battery

Je me suis dit qu’il était temps de me lever, mais j’ai testé chaque parcelle de mon corps mentalement pour être sûre de ne pas avoir trop de douleurs, et d’être sûre d’être assez chargée en énergie pour pouvoir au moins assurer une demi journée avant d’éventuellement faire une sieste.

Avec ma maladie du sommeil, mon niveau de charge d’énergie maximale, après 10 ou 22h ou un million d’heures de sommeil sera toujours de 60% maximum. Là, j’étais environ à 41%. Une personne valide va avoir du mal à faire sa journée en partant avec 41% d’énergie seulement. Moi, j’ai jugé que c’était assez. Mais j’ai eu la peur d’être fatiguée quelques heures après. C’est une angoisse de fond, mais savoir que je travaille chez moi et que je n’avais pas de rendez-vous à l’extérieur dans la journée a adouci cette angoisse et m’a permis d’économiser ma précieuse énergie.

Mina

Je me suis tournée vers mon chat Mina, et je l’ai trouvée trop mignonne. Mais très faible aussi. Je sens qu’elle souffre, elle est vieille, ce sont des troubles qu’on ne pourra pas forcément guérir.

Puisqu’elle a failli mourir il y a quelques semaines, j’ai pris conscience de son grand âge et maintenant je sais que ce sont ses derniers mois/années. Alors je prends soin d’elle au maximum. Mais elle est si frêle quand on la caresse, elle semble souffrir du dos, elle n’a plus exactement la même attitude plus insouciante de ses plus jeunes années, quand elle avait un ventre tout rond.

J’ai angoissé à l’idée qu’elle me quitte.

Instantanément, mon esprit est parti des mois et des années dans le futur, dans un futur hypothétique mais inévitable, j’ai imaginé devoir l’emmener vivre ses derniers instants à la clinique vétérinaire.

Je me suis dit non, ce n’est pas possible, son âme est là, où pourrait-elle bien aller ? Elle est là, ici. Il y a quelque chose de précieux et d’incroyable, ça ne peut pas partir, pas vrai ? Comment pourrais-je vivre sans elle ? Comment pourrai-je supporter sa mort quand j’ai du mal à supporter des choses bien plus futiles ? Comme pourrai-je traverser tout ça quand l’une des personnes qui soulageait le plus mon quotidien n’est plus dans ma vie (l’homme de cet été) ?

Tout ça, je l’ai pensé en une fraction de seconde, c’était à peine conscient, je parviens à le verbaliser en y réfléchissant maintenant.

Check up corporel

Je me suis levée, j’étais en culotte, je me suis regardée dans le miroir en pied à côté de mon lit.

J’ai observé mon ventre : est-ce qu’il avait grossi pendant la nuit, ou est-ce qu’il s’était affiné ?

J’ai regardé mes seins. Est-ce qu’ils ont une forme normale, pour ma morphologie ? Est-ce qu’ils sont beaux ? C’est grave s’ils sont tombants, s’ils l’ont toujours été, alors que je suis jeune ? Pourquoi est-ce que mes derniers partenaires se sont focalisés dessus alors que je voudrais juste qu’on me caresse un peu le cerveau avant ? Qu’est-ce que ça m’a fait quand le dernier homme que j’aie aimé les a touchés ? Je crois qu’il faisait semblant de ne pas trop les regarder. Je crois qu’il était surtout hypnotisé par mes yeux. J’aimerais bien qu’il pose ses mains sur mes hanches. Est-ce qu’il aimerait le faire, là ? Est-ce qu’il aimerait ma tête du matin ? Je dois vite arrêter de penser à ça, si j’y pense trop précisément, alors là aussi, je vais m’exploser les yeux à coup de larmes.

Il est quand même joli, mon ventre. Il est doux, il est rond, et j’ai osé me faire un piercing au nombril l’année dernière.

Je m’arrache au spectacle quotidien de moi-même, j’enfile mon jogging noir tout mou et un T-shirt et je fais mon lit. Je dois pousser un peu Mina. Faire son lit est une petite chose que je prends le temps de faire à chaque fois, même si je sais que je vais me recoucher, car cela fait déjà un sentiment d’accomplissement, dès le matin. Je le tire à quatre épingle, j’aime que ce soit net. Parfois, je vaporise une brume à la vanille au dessus du plaid, parce que c’est une odeur rassurante. Aujourd’hui, j’ai la flemme d’aller chercher le parfum, où qu’il soit.

Le dilemme des cookies

Je me prépare un petit déjeuner avec les moyens du bord. Il reste une seule mini tranche de pain complet, que je mets à griller. Je prépare du café dans ma cafetière à piston. Je me demande ce que je vais bien pouvoir manger d’autre avec ce morceau de pain. Ça fait un moment que je dois faire des courses mais je n’ai pas encore eu l’énergie d’ajouter un passage à Carrefour en plus de mes sorties régulières pour aller chez la kiné ou chez la psychiatre ou autre.

A la tartine orpheline, je rajoute un paquet de deux petits cookies vegan. Je décide de prendre deux paquets, et je les amène devant la télé, sur ma belle table basse de laquelle dépasse une vis que je n’ai pas réussi à visser. J’allume Netflix, et je mets Ru Paul Drag Race.

La nourriture a longtemps été une source d’anxiété, de contrôle, une zone émotionnelle honteuse. Et depuis quelques temps, j’essaye de me reconnecter avec mes sensations de faim et de satiété, d’écouter mon corps pour savoir ce dont il a besoin. Voilà pourquoi j’ai pris deux paquets de gâteaux et pas un. Avant, j’aurais stressé d’en désirer deux. Ça m’aurait rappelé les 8 cookies que je mangeais religieusement devant les dessins animés, en rentrant du collège, pour combler ce vide, pour remplacer les émotions par quelque chose, tandis que j’essayais de mettre mes pensées et mon malaise sur pause en regardant les images et les cookies défiler, alors que cette nouvelle journée de collège avait été pleine de questionnements, d’un sentiment de décalage incroyable, d’injustice, d’ennui, mon dieu l’ennui, du plaisir éphémère d’avoir un 19 en rédaction, du sentiment d’être la pire merde, une immondice dont aucun garçon ne voudrait jamais, et dont moi-même, surtout, je ne voudrais jamais.

Ce matin, maintenant que j’ai 29 ans, ces deux petits paquets de cookies représentent ma délivrance. Je les amène sur la table, et je choisis de manger uniquement ce dont j’ai envie. Je n’en mange qu’un, finalement, et je reposer l’autre. Et je m’en fous, je ne me félicite pas de n’en avoir mangé qu’un, je ne me blâme pas d’avoir mangé des cookies au petit-déjeuner. Je fais au mieux, je m’écoute, je me souviens que l’alimentation est un domaine dans lequel la perfection ne peut exister.

Jinx

Dans l’épisode de Ru Paul Drag Race, une des queens raconte qu’elle souffre de narcolepsie, une maladie du sommeil proche de la mienne (l’hypersomnie idiopathique) ce qui est un peu tourné en plaisanterie, une autre queen disant à ce sujet « Jinx est… bizarre ». Elle n’est pas bizarre, elle est différente. Jinx parle du fait qu’elle s’endort sans pouvoir s’en empêcher. Moi j’ai envie qu’elle parle de la fatigue-douleur, celle qui est là en permanence, celle qui te courbe. Est-ce qu’elle aussi elle la ressent, ou est-ce qu’elle n’a que les crises d’endormissement ?

Pourquoi moi ? Est-ce que quelqu’un voudra de moi avec ma fatigue ? Non, ne pas penser à ça, c’est de la merde.

La tyrannie de la vaisselle

J’éteins la télé et je décidé de faire la vaisselle directement, et ça, c’est une putain de victoire pour ma santé mentale. Après les repas, souvent, la fatigue s’accentue, et je dois choisir entre nettoyer ou me mettre à travailler, car mon énergie n’est pas illimitée. Mais depuis quelques jours, je parviens à faire ma vaisselle après chaque repas, ce qui permet d’éviter les montagnes qui s’accumulent dans l’évier et qui plombent mon moral et détournent mon attention des choses importantes.

Lâcher prise : où est le mode d’emploi ?

Pendant cette journée de travail, j’ai passé des heures à réfléchir à ce que la psy m’avait dit.

Comment on lâche prise sur les choses qu’on ne peut pas changer ? Comment on fait ?

Le marché de Noël

Ok, je suis stressée pour le marché de Noël que j’organise, j’ai peur de ne pas avoir assez d’argent pour faire les choses à la hauteur de mes ambitions. J’ai peur de ne pas être prête à temps. J’ai peur d’être submergée par les sons et les sollicitations et de ne pas réussir à profiter pleinement. J’ai peur de ne ps réussir à accorder assez de temps à tout le monde. J’ai peur que des gens se disent « ça ne valait pas tout ce raffut ».

Comment je lâche prise de tout ça ?

Ok, j’essaye de me souvenir que c’est un stress normal. Après tout, n’importe qui se sentirait comme ça s’iel devait organiser ce genre d’événement seul.e. S’il n’y avait pas de peur/stress, ce serait bizarre, non ? Et puis, tu trouves toujours des solutions, Laura.

Souviens-toi pourquoi tu fais ce marché, ce n’est pas pour tout faire à la perfection, hein ? Tu le fais parce que tu ne te sens pas à l’aise dans les marchés de créateurs trop guindés, ni dans les marchés de Noël qui sentent la tartine à la raclette. Tu fais ça parce que tu aimes travailler seule, mais que là, quand même, les gens te manquent. Tu veux rencontrer les inconnu.e.s qui prennent des nouvelles quand le rythme des stories est moins soutenu sur Instagram. Tu veux rencontrer ces gens qui portent fièrement tes broches. Tu veux apprendre à déléguer et à faire confiance, pour l’organisation du festival. Tu veux vendre des broches et voir les modèles qui plaisent. Tu veux rencontrer d’autres créateur.ices. Tu veux être reconnue pour ce que tu fais, aussi, quand même. Tu veux avoir une occasion de créer les choses selon ta vision, matérialiser ta passion et ta volonté de te connecter aux autres, non plus uniquement par des broches, mais dans un événement en entier.

Ne pas mettre son énergie à supprimer le stress et la peur de cet événement à venir, mais la mettre pour affuter ma vision et parsemer les choses de petits détails et d’attentions qui rendront l’expérience encore plus belle. Penser aux gens, penser aux pourquoi.

Le stress est là, l’anxiété, la peur. Tu ne peux pas les supprimer totalement. Mais tu peux te souvenir que ça ne t’empêche pas d’avancer. Il n’y a aucun mal à ressentir ces choses.

Les gens ne m’aimeront pas plus si j’arrive à ce marché de Noël complètement anxiété-free. Ils ne m’aimeront pas moins si mes mots tremblent, si mon coeur déborde.

Le coeur pas tranquille

Bon, ok, et je suis stressée parce que je n’arrive pas à accepter tout à fait l’idée que c’est fini avec le dernier mec que j’ai aimé.

Ça tourne en boucle dans ma tête, ça m’obsède, ça me fatigue, je ne vois pas d’issue, moi qui trouve des solutions à tout. Alors pendant que je travaille, je remets tous les éléments à plat.

Je trouve une solution, qui provoque un soulagement éphémère en moi, puis je me laisse de nouveau submerger , la solution n’est pas viable, je n’ai pas tous les éléments en tête.

Et puis merde, le but ce n’est pas de trouver une solution, le but c’est d’accepter que ça fait putain de mal, que son absence est une plaie, et que peu importe ce dont le futur sera fait, la perspective qu’il n’en fera pas partie existe, tout comme d’autres perspectives, et que ce n’est pas utile ni possible d’essayer de deviner ce qu’il va se passer.

C’est de la putain de triche hein Laura, tu voudrais éviter la phase « ressentir », tu veux pas te dire que c’est comme ça, que c’est vraiment douloureux. Que c’est normal que ça soit douloureux.

Tout en travaillant aux broches, je termine un TED talk sur les émotions, sur Youtube. Le mec disait que si ça fait mal, c’est que ça a du sens, c’est un signal, on ne cherche pas à le supprimer.

Si ça fait mal, c’est parce que je m’étais projetée avec ce mec, si ça fait mal, c’est parce qu’il était une des personnes dont la simple pensée m’apaisait comme 10 Xanax, si ça fait mal, c’est parce qu’il me couvrait d’attention, qu’il pouvait suivre toutes mes pensées et se réjouir sincèrement pour moi. Et parce qu’il était intelligent, touchant, qu’il pouvait se mettre à pleurer quand je lui racontais qu’on m’avait fait du mal. Sous ses apparences de personnage solaire pouvant s’adapter à toutes les sollicitations sociales, un mec « chill », c’est un être d’une sensibilité et d’un altruisme à couper le souffle, avec un cerveau incroyable mais contre lequel il est constamment en lutte.

Ok, donc c’est normal que ça fasse mal. Alors maintenant, je dois essayer de ressentir les choses à 100%, et me dire que c’est comme ça, hein ?

Me laisser couler dans la douleur ?

J’essaye de me souvenir de ses yeux bleus comme un très joli ciel, de ses cils, de ses dents, de son sourire, de son nez, de ses mains, de son torse, de sa manière de parler, de son regard plein de surprise, de joie, de terreur et de soulagement, après notre premier baiser. Je me force, je me force, je me laisse couler dans la douleur. J’ai imaginé mille fois pouvoir dormir une nuit avec lui, sans jamais pouvoir le faire. Je me laisse aller à la pensée de me réveiller en pleine nuit, angoissée, comme ça m’arrive souvent, dans le noir de ma chambre, et de le trouver là près de moi, rassurant. Cette pensée me donne l’impression d’avoir touché une plaque brûlante. Je détourne l’esprit. Satané reflexe.

Peut-être qu’il ne fera plus jamais partie de ma vie.

Non, c’est impossible. Vite, je dois trouver une solution ! Que pourrais-je faire ? En réfléchissant bien, je dois pouvoir trouver une solution.

Non.

Non.

Retourner à la douleur, accepter les choses.

Mais c’est un sentiment de perte et de solitude si terrible que je ne veux pas le ressentir. Je refuse de ressentir ça. Ça fait des jours que je retourne tout dans ma tête.

Mes joues deviennent brûlantes, j’ai chaud, j’enlève mon pull.

C’est normal que ça fasse mal.

C’est normal que ça brule.

C’est

normal.

Mais j’ai tout fait pour éviter de ressentir ça jusqu’ici. La perte. Le sentiment de rejet. Le sentiment d’abandon.

J’ai toujours évité les situations de ce genre. Je ne me suis jamais vraiment mise en danger émotionnellement, je n’ai jamais vraiment ouvert mon coeur à quelqu’un. J’ai tellement peur des ravages que ça pourrait causer à mon esprit.

Je n’ai jamais été à un date dans une période de médiocre estime de moi, de peur d’être dévastée par un potentiel rejet (puisque les rejets me font déjà mal quand je vais bien). J’ai évité de provoquer la discussion avec mon père biologique, celui qui m’a maltraitée et m’a laissée être maltraitée par sa compagne pendant plus de 10 ans.

Je ne veux pas ressentir cette perte, la perte de cet homme que j’ai aimé cet été. Ce n’est pas possible. Quand on s’aime, il y a des solutions, pas vrai ? Comment accepter de laisser partir quelque chose qui nous faisait tant de bien ?

Comment être apaisée à l’idée de ne plus avoir cette personne qu’on avait enfin trouvée, celle qui apporte tant de légèreté dans notre vie qu’on flotte à 10km au dessus de l’anxiété ?

C’est vrai. C’est difficile. Extrêmement difficile. Mon affolement et ma terreur sourde sont légitimes.

Accepter de devoir faire sans, c’est terrible.

On ne me demande pas de ne plus penser ça. Il faut juste que j’accepte cette étreinte brûlante d’émotions difficiles, au lieu de courir partout dans la pièce en me disant que je peux fuir tout ça.

Tout en travaillant sur mes broches, j’essaye de m’emplir de ce sentiment de perte et de solitude. C’est difficile.

Suis-je la seule au monde à ressentir cette solitude ? Trouverai-je un jour un partenaire amoureux qui me propulsera de nouveau en douceur à 10km des angoisses ? Vais-je rater l’amour parce que je suis introvertie et que je sors peu ? Arriverai-je à trouver la paix seule ? Pourquoi suis-je si exigeante lorsqu’il s’agit de connexion intellectuelle entre deux partenaires ?

Ce matin encore, j’ai envoyé un message copié/collé aux 4 mecs avec qui je discutais vaguement, sur un site de rencontre, pour leur dire que je n’avais finalement pas la tête à ça.

Ce n’est pas tout à fait vrai.

J’ai juste pu observer en quelques messages échangés que je n’y trouverais pas mon compte. Il n’y avait pas de complicité, pas de réel échange, et je ne voulais pas fournir d’écho à leur ego.

Je veux qu’on m’élève à 10km de tout, je suis capable moi aussi, rien qu’avec mes mots, mes sourires et me gestes, de te faire voler si haut que ta terreur deviendra une petite fourmi à côté de tes questions existentielles, en bas tout en bas.

Je m’en fous qu’on trouve mes seins attirants et mes tatouages chouettes, si on est pas capable d’apporter un peu de légèreté à mon cerveau cocotte-minute.

Je crois que je n’ai pas totalement réussi à ressentir pleinement la douleur. Je crois que je suis encore dans la recherche d’apaisement immédiat. Mais je sais que mon apaisement devra passer par un peu plus de douleur. Et que je ne dois pas oublier que si la douleur est là, c’est parce que les choses avaient du sens. J’ai pleuré 5 secondes quand j’ai rompu avec mon dernier ex en janvier dernier. J’ai arrêté de manger 5 jours quand j’ai senti la perte de l’homme que j’ai aimé cet été, une première fois, en avril, avant même de tomber amoureuse de lui. La douleur est proportionnelle au sens que ça avait. 5 secondes, 5 jours.

Je veux apprendre à accepter cette douleur, dans le futur, à mon rythme. A ne pas chercher à détester cet homme pour pouvoir tourner la page. Parce que ce n’est pas moi, ça. Je ne veux plus fonctionner comme ça. Je veux prendre le temps de réfléchir, mais pas trop.

Je veux juste accepter qu’on peut à la fois avoir des émotions très désagréables et toujours continuer à mettre son énergie en avant, vers les arc-en-ciels, plutôt qu’à lutter pour briser le cercle des émotions indésirables. Parce qu’elles sont là pour une raison.

A la fin de mon rendez-vous avec la psychiatre, lundi dernier, je lui ai demandé : « Pourquoi je me sens si mal en ce moment, est-ce que je suis dépressive chronique ? »

Elle a dit « Non, c’est vraiment juste la condition humaine, et vous y êtes particulièrement sensible. »

Le périple vers la danse

J’ai eu besoin de me changer les idées, ce soir, alors j’ai décidé d’aller à la danse, mais c’est un peu loin, alors il faut prendre un bus.

Pour je ne sais quelle raison, ce bus me rend souvent malade.

Je suis assise à l’intérieur, côté couloir, le côté que j’aime pas parce qu’on peut pas poser sa tête fatiguée contre la vitre sale. Et une vague de nausée me submerge, bientôt rejointe par une fatigue incroyable. D’où vient cette fatigue ? Elle est terrible, si je l’avais sentie avant de partir, je serais restée à la maison. Vais-je réussir à faire de la danse ? Mon dieu, je suis si fatiguée, je voudrais m’allonger, je voudrais que quelqu’un tienne ma tête, je n’en peux plus de la tenir.

Bientôt, mon champ de vision commence à rétrécir. Et je me rend compte que je suis au bord de la crise d’angoisse.

Pour quelle raison ? J’ai pourtant passé la journée au calme, à l’intérieur, j’ai été productive, ma graphiste m’a fait des propositions vraiment super pour le logo de mon marché de Noël, ma collaboration avec une créatrice talentueuse a bien avancé.

Alors quoi ? Qu’est-ce qu’il se passe ? Trop tard pour essayer d’analyser ça dans un bus en marche avec la nausée.

Les gens me paraissent soudain tous être des menaces, ils me semblent si près, beaucoup trop près, et pourtant si loin. J’ai l’impression que tout le monde va bien, sauf moi. Alors que je sais que c’est faux. Mais je ne raisonne plus à 100%.
Je scrute le tableau des arrêts, j’ai hâte que mon arrête soit affiché.

Je suis au bord de la crise, oui, je le sais, je reste toujours au bord, je tombe rarement dans la vraie crise d’angoisse, mais quand même, c’est épuisant. C’est cette impression de vigilance accrue, l’impression que quelque chose de terrible va arriver.

Un jour sur Instagram, j’ai lu une analogie très intéressante pour décrire cette impression.

Tu vois, quand tu montes un escalier et que soudain tu poses ton pied sur ce que tu pensais être une marche, mais que finalement, il n’y a plus de marche ? Ce moment de panique, en suspens. Aucun drame ne s’est passé, et pourtant t’as cette impression d’avoir évité la catastrophe, mais t’es pas soulagé.e.

C’est ce moment de marche raté que je ressens, mais en bruit de fond permanent. Comme si un petit lutin dans ma cage thoracique s’amusait à presser mon coeur entre ses doigts.

Je me dis bon sang, je vais pas y arriver. Je vais me blesser à la danse, je suis trop fatiguée.

Et puis je me dis merde, je suis sortie de chez moi, c’est pas toujours facile, j’ai pris le bus, j’ai préparé mon sac de sport, j’ai accepté d’être engoncée dans mon pantalon de sport un peu rétréci à la machine. Je ne réfléchis pas. Je respire et je survis jusqu’à ce que le bus s’arrête, et après on verra.

Je sors enfin du bus, et je m’assois sur un banc devant le centre commercial où se trouve la salle de sport. A l’abris des regards, d’un geste que je connais si bien, je décapsule deux comprimés anti nausées, à l’intérieur de mon sac, et les avale avec de l’eau. Et je respiré.

« Les choses ne peuvent qu’aller mieux à partir de là, les choses ne peuvent qu’aller mieux à partir de là. Tu as vécu le sommet de l’inconfort et maintenant, ça va commencer à aller mieux. »

Impossible de prendre du Xanax à ce moment là, car c’est aussi un relaxant musculaire et ça m’aurait incommodée dans ma pratique sportive.

Je ne réfléchis pas, je rentre mollement dans le centre commercial, je passe devant un café, je regarde si ma copine qui y travaille est là, celle qui prend régulièrement des nouvelles de moi en ce moment alors qu’elle sait que je suis nulle pour en prendre en retour, quand je suis down comme ça. Elle n’y est pas.

Je continue mon périple, je monte les marches et je m’engouffre dans cette salle de sport que je ne fréquente quasiment jamais.

Je n’y ai pas mes repères, je n’y connais quasiment personne, et pourtant je suis là et je suis fière.

Dans les vestiaires, je me laisse tomber sur le banc. J’enlève mollement une chaussure et une chaussette. Il me reste du temps. Je discute un peu par texto avec ma meilleure amie, un pied nu et un pied chaussé. Elle n’est pas au top de sa forme non plus, mon amie.

Comment se fait-il que deux personnes comme elle et moi galérions autant à trouver la sérénité d’esprit quand des gros boloss misogynes et stupides peuvent penser des trucs comme « carpe diem » / « good vibes only » / « je me prends pas la tête » et être plus tranquilles que nous, en toute impunité ?

Je me déshabille dans les vestiaires, j’en ai plus rien à foutre qu’on voit mon shorty H&M délavé et bien grand et confortable, je m’en fous qu’on voit les poils qui en dépassent, mon ventre gonflé pour des raisons inconnues. Je veux que les gens se disent en me voyant « ouais c’est vrai on s’en fout, je devrais pas autant me prendre la tête avec ça, je suis plus mince qu’elle et pourtant j’ose pas me mettre en culotte, je pourrais le faire ».

J’enfile ma tenue, et ma chevillère, parce que je sais que je suis fatiguée, et que mon entorse est fraichement guérie. Je suis heureuse d’avoir pensé à ça, mais je suis blasée d’avoir toujours l’impression que quelque chose dysfonctionne dans mon corps.

Je me fais confiance. Si je suis ici, c’est parce que j’ai au fond l’énergie nécessaire. Je n’ai quasiment jamais, en deux ans et demi de sport, regretté d’être venue à un cours.

Pendant que j’attends devant la salle de cours collectifs, je me dis « j’espère que le prof habituel n’est pas là, parce que je n’aime pas son énergie. J’espère que le prof que je préfère donnera le cours. Ça n’arrivera pas je pense mais s’il te plait, univers, ce serait sympa de me faire ce cadeau. »

Bam, c’est mon prof préféré qui vient faire le cours. Je remercie l’univers et m’installe dans la salle. Je reconnais un visage familier et engage la conversion. Je n’ai jamais osé lui dire plus que bonjour avant, parce que je suis très timide. Mais aujourd’hui j’ose, et on échange des potins sur les coachs de la salle de sport (ne me jugez pas).

Et le cours a été un merveilleux moment du début à la fin.

Non pas parce que j’essaye de danser la chorégraphie à la perfection, mais parce que la danse, c’est un de mes arc-en-ciels, mon bonheur, mon moment à moi, celui que je me suis créé en sortant de ma zone de confort et en tentant un cours de danse sur une impulsion, deux ans et demi auparavant, avec ce même prof.

Je me rends compte que c’est en fait comme une sorte de séance de méditation pleine conscience. Tu es focalisée sur sa voix, sur les gestes, sur la musique. Tes pensées ne sont plus si envahissantes.

Je m’en suis rendu compte, parce qu’à un moment, je me suis laissée envahir par les pensées et la distraction, et j’ai alors démarré la chorégraphie par un mauvais mouvement, étant l’une des seules de la salle à m’élancer en avant quand tout le monde partait sur la droite.

C’est là que je me suis dit « Laura, ferme ta gueule mentale, tu es dans le moment ». Et c’est là aussi que j’ai réalisé que j’y arrivais plutôt bien. Moi qui ai du mal à vivre le moment présent, à m’extraire de mes pensées et du jugement, à la danse, j’y parviens totalement.

Mais ça ne veut pas dire que je suis à 100% concentrée en permanence.

Derrière moi, je le vois quand le mouvement nécessite de se retourner, il y a une fille qui découvre probablement le cours ou la chorégraphie, et qui a beaucoup de mal à suivre. Moi, emphatique, ça me met instantanément mal pour elle, j’ai envie de lui dire « accroche-toi, tu vas voir, c’est très difficile au début, mais c’est très gratifiant ensuite ! Regarde, moi je n’avais pas fait de sport pendant 27 ans, et maintenant, je peux plus me passer de ce cours ! ». Je suis hyper consciente de sa présence et de ses difficultés. J’essaye de lui laisser la place nécessaire pour faire les mouvements.

Je connais bien la chorégraphie, et je n’ai pas envie de lui donner par ma connaissance des mouvements l’impression qu’elle est l’une des seules à ne pas maîtriser parfaitement, mais je sais que je n’y peux rien. Ça échappe à mon contrôle.

J’essaye d’injecter une énergie bienveillante dans mes mouvements, contrairement à certain.e.s très bon.e.s danseur.ses parfois, au premier rang, qui me renvoient une énergie pleine de suffisance, dans laquelle j’ai du mal à sentir le plaisir et le partage/la connexion avec le groupe. Mais je suis fatiguée, j’essaye de faire au mieux, je ne suis pas sûre d’avoir réussi à lui communiquer le plaisir et la bienveillance. Je ne suis pas sûre que c’est même possible.

Mon esprit est donc 10% occupé par cette personne derrière moi, et 90% sur la voix du coach.

Et c’est OK, c’est déjà très bien, au moins je ne suis pas focalisée sur mon corps, sur sa forme, sur la transpiration qui ruisselle sur mes tempes, sur ma cheville, sur cet homme que j’ai aimé, sur le marché de Noël, sur mon poids, sur la nourriture, sur Mina, sur ma solitude. Ce cours de danse, pas n’importe quelle danse, pas dans n’importe quel contexte, mais bien ce cours là, me donne l’impression d’être brutalement à ma place, d’être présente dans le moment, de faire les choses comme il faut, d’être connectée à moi-même, à la musique, et à quelque chose de plus grand (le groupe en entier).

A côté de moi, il y a une fille qui danse très bien, aussi. Je me dis qu’on est tellement différentes. Elle, elle porte un simple t-shirt en coton gris clair. Jamais je n’aurais osé porter ça, vu comme je transpire. Elle porte aussi une sorte de pantalon en stretch à pattes d’eph, et elle a les cheveux noués en chignon avec des accessoires de coiffure tout droits sortis des années 2000. Je ne suis pas sûre qu’on vient du même univers, et pourtant, on fait les mêmes mouvements au même moment, on vit quelque chose de similaire, on est là avec des raisons en commun. Et je trouve ça vraiment chouette.

En sortant du cours, dans les vestiaires, je repère la fille qui était derrière moi, celle qui avait un peu de mal, et la fille au pantalon pattes d’éléphant. Il m’est souvent arrivé, après un cours sportif, les endorphines m’aidant à franchir la barrière de mes inhibitions, de faire un compliment à un.e inconnu.e dans la salle de cours.

« Tu danses super bien »

« Tu t’es tellement bien débrouillée pour un premier cours, on dirait que tu en avais déjà fait ! »

« Heureusement que tu étais là devant moi, ça m’a permis de calquer mes mouvements sur les tiens. »

« Ta tenue de sport est bien trop stylée »

Et je voulais que ce soir là ne fasse pas exception, je voulais dire à la fille derrière moi « Accroche-toi, dans 2 cours tu auras l’impression de danser comme Beyoncé » et à la fille au pantalon patte d’eph « Tu danses vraiment trop bien ».

Mais je n’y arrive pas. Je guette le bon moment, mais je ne réussi pas à ouvrir la bouche, dans le silence moite des corps qui s’habillent et se déshabillent sous les néons. Je ne veux pas attirer l’attention sur moi, passer pour la weirdo tatouée hippie qui fait des compliments, en sueur. Je n’ai pas l’énergie et les ressources mentales pour ça.

Je me rhabille, encore humide, avec le coeur battant la chamade, parce que je veux avoir le temps d’aller faire des courses au supermarché d’à côté avant que ça ferme.

Quand j’arrive devant, ils descendent les rideaux de fer. Honteuse, je fais semblant que je savais, et que je n’ai jamais eu l’intention d’aller faire des courses, de toute façon.

Dehors, le bus s’apprête à partir. Je cours en essayant de ne pas me faire dépasser par les filles en talons qui courent derrière moi pour avoir le bus aussi. Moi, je suis échauffée, avec le corps encore prêt à en découdre, et j’ai des Nike bien confortables, et pourtant, elles me rattrapent quasiment.

Je m’installe dans le bus, je suis de nouveau complètement en sueur, avec le visage rouge, et le coeur battant à tout rompre.

Un homme s’assoit devant moi et me regarde en biais. Il doit se demander pourquoi je sue. Est-ce qu’il peut comprendre que je reviens du sport ? Mon sac de sport est posé à mes pieds, mais peut-être qu’il ne le voit pas. Peut-être qu’il croit que je fais une crise d’angoisse ? Ok, alors il suffit d’avoir l’air détendu. Regarde par la fenêtre. Essaye de ne pas croiser son regard dans la vitre. Putain, il fait nuit, j’y vois rien. Je stresse encore plus, je vais jamais m’arrêter de suer. Il doit comprendre que je viens de faire du sport. Est-ce qu’il sait qu’il y a une salle de sport dans le centre commercial ? Est-ce qu’il pense que je fais du sport pour perdre du poids ? Est-ce qu’il se dit « tant mieux » ? Est-ce qu’il pense que je suis une fille engoncée et mal à l’aise qui s’épuise sur les tapis de course ?

Un autre homme s’assoit à côté de moi. Le manège reprend.

J’essaye de m’extirper de ces pensées. Je me laisse couler dans mon malaise, je l’accepte. J’accepte d’être ici, comme ça, d’avoir autant ma place que les autres, de ne pas tout à fait être à l’aise.

Je ne dois à personne d’être à l’aise. Je ne dois à aucun homme d’avoir l’air détendu, avec le visage bien mat, sans acné, avec des wings bien dessinée au coin des yeux et des cheveux ondulés qui se posent avec grâce sur mes épaules.

Et dans ce bus, maintenant que mes pensées peuvent s’éloigner un peu de la tentative de contrôle de l’image que je renvoie, et alors qu’une légère nausée me prend de nouveau, je me dis que quand même, j’ai bien fait de m’écouter, j’ai été forte d’aller jusqu’à la salle de sport, en équilibre sur un fil au dessus de la crise d’angoisse.

En sortant du bus, il me reste moins d’une demi-heure avant que le supermarché du coin ne ferme. Je me hâte avec mon sac de sport sur l’épaule, le vent frais giflant mes joues qui sont sèches, maintenant.

Le supermarché avant la fermeture

J’aime l’atmosphère des supermarchés avant que ça ferme. Il y a moins de monde, et puis ce ne sont pas les mêmes personnes qu’en pleine journée. Je croise deux jeunes femmes devant les vitrines réfrigérées, qui s’exclament joyeusement parce que la personne chez qui elles vont ce soir a préparé un gratin coquillettes jambon fromage. Deux hommes avec des longs manteaux sillonnent le rayon bio, les mains dans les poches, en parlant une langue que je ne reconnais pas. Ils ne se poussent pas lorsque je tente de passer avec mon gros panier, à la recherche de lait de coco.

J’aime bien aussi y aller à cette heure-ci parce qu’il n’y a pas le temps de tergiverser. La nourriture peut engendrer de longs discours intérieurs, moralisateurs, à la recherche de contrôle et de « sages décisions ». Quand j’y vais à cette heure-ci, c’est que je sors du sport, qu’il n’y a pas grand chose à manger chez moi et que j’ai la dalle.

Alors j’essaye d’écouter les signaux de mon corps, au lieu d’écouter une voix qui me dirait qu’il « faut » manger ceci ou cela. Mon corps me dit qu’il tuerait pour un putain de jus d’orange, ou de citron, peu importe. J’attrape un jus pressé à froid orange carotte citron et gingembre, dans la vitrine devant laquelle s’étaient arrêtées les enthousiastes du gratin. OK. Et ensuite ? Ça fait des jours que je n’ai plus ni fruits ni légumes frais chez moi. Alors il m’en faut. Je ne réfléchis pas, j’attrape tout ce qui me fait envie, je leur trouverai une utilité gustative à tous, et puis j’ai pas envie de retourner faire des courses pendant plusieurs jours, je dois faire des provisions, penser à la Laura du futur, alors j’attrape deux pommes, une carotte, un paquet de raisin sans pépins, deux poivrons verts… Je ne me prends pas la tête à choisir les plus beaux, à les reposer pour choisir les plus moches qui sont sûrement délaissés : je prends ce qui vient.

C’est comme Fort Boyard, à la fin, avant que les grillent ne se ferment : tu choisis pas les Boyards, hein ?

Au rayon petit déjeuner, j’hésite quelques secondes devant un pot de pâte à tartiner dont le logo « vegan » me fait de l’oeil. Mon discours intérieur commence à s’enclencher : « Oh, tu devrais prendre des petits déjeuners plus équilibrés, par exemple des flocons de… » Je me saisis du pot en verre et fais taire cette voix qui ne sert à rien.

L’hôte de caisse a des tâches de rousseur. Il a un tatouage sur l’avant-bras. Je me demande si je donne l’impression d’être tatouée, quand j’ai cette dégaine emmitouflée qui sort de la salle de sport. Il ne me plait pas spécialement, non, mais j’ai la pensée furtive que j’ai souvent : « Est-ce qu’on s’est déjà croisés sur Tinder ? Est-ce que par le biais de cette application, on a déjà donné notre avis sur ce qu’on percevait de l’autre : swipe à droite « j’envisage de lui faire des bisous, peut-être », swipe à gauche « j’aimerais autant ne jamais me retrouver seul.e sur un canapé avec elle/lui ». Nos doigts se frôlent lorsqu’il pose le paquet de mouchoirs que j’ai acheté, à côté des avocats, après l’avoir scanné. Je frissonne. Je n’aime pas vraiment les contacts physiques inopinés.

Et puis quand on y pense, il y a bien longtemps que je n’ai pas laissé quelqu’un me toucher, à part des praticien.ne.s de santé.

Est-ce qu’un amoureux me touchera un jour de nouveau ? « Bien sûr que oui, c’est impossible autrement », me dis-je pendant que je bois mon jus, sur le chemin du retour, chargée comme une mule. Oui, mais quand ? Comment est-ce que ça va arriver ? Est-ce que je vais le voir venir ? Il n’y a rien dans ma vie actuelle qui me laisse présager que ça pourrait être de nouveau le cas un jour. Je peux uniquement m’en remettre au bon sens et aux expériences de mes pairs.

Oui, mais je voudrais que ça arrive maintenant.

Si j’écoute mon corps de nouveau, il est ravi d’avoir bu ce jus acide, mais je crois qu’il réclame de l’attention et de la tendresse. On pourra me dire que je peux m’en prodiguer moi-même, et c’est vrai. Et c’est ce que je fais en allant à la danse, en méditant, en faisant de la rééducation du dos avec une coach, en allant chez la kiné, en mangeant des choses bonnes et nutritives, en prenant mes compléments alimentaires, en dormant assez, en me reposant quand il faut. Je sais bien, je ne veux plus d’inspirational quotes, par pitié. Je sais bien qu’on ne peut pas recevoir de l’amour si on ne s’en donne pas (et je m’en donne), qu’on est son premier ami.e, qu’ « on ne ressent jamais vraiment la solitude si on est en paix avec soi-même ».

Oh s’il vous plait, arrêtez.

Je suis heureuse avec moi-même.

Je prends soin de moi et de mon esprit.

Mais ce soir, je m’autorise à ressentir : je suis fière de ma journée, je suis heureuse d’être allée danser, mais j’aimerais bien que quelqu’un que j’aime m’attende chez moi, et me dise, alors que j’aurais posé mon sac de sport dans l’entrée et la petite bouteille en verre du jus d’orange dans l’évier : « J’aime bien ta tête d’après le sport. Tu m’as manqué. »

Nique le chill

J’enrage de me dire que pour certain.e.s, tout ça peut paraître si simple et si futile.

Prendre sa voiture (je ne peux pas conduire à cause de la baisse de vigilance et la fatigue associées à ma maladie, ainsi que mes problèmes de concentration liés à ma neuroatypie), rentrer dans la salle de sport, communiquer avec tout le monde sans difficultés sociales, sans timidité, entrer dans la salle de cours collectifs, danser sans se soucier de ce que fait notre voisin de droite ou de derrière, en portant uniquement une petite brassière Nike très stylée (je dois porter des brassières à 70€ spéciales pour les grosses poitrines et les sports à impact).

Pas de nausée, pas d’anxiété, « pas de prise de tête ». Comme ça doit être sympa, hein ?

En vérité, beaucoup de gens ne peuvent pas se payer le privilège de ne pas être prise de tête.

Si on pouvait ne pas se prendre la tête, crois-moi qu’on le ferait. Si on pouvait se contenter de l’appli « Petit bambou » et d’une cure de fruits pendant 2 semaines pour être connecté.e.s et en paix avec notre corps et notre esprit, bien sûr que ce serait cool.

Chiller n’est pas toujours une option, pourtant, nous, les gens « prise de tête », on met en oeuvre des trésors d’inventivité pour paraître chill, et avoir un semblant de confort, et vivre un peu comme tout le monde.

Je ne peux pas réellement mettre mon cerveau en pause, à part à de rares occasions.

Mais je peux choisir d’essayer de ne plus lutter pour mettre mon cerveau en pause.

Accepter qu’il carbure à plein tube, que je suis accro aux pensées, et que je peux soulager cela, sans pour autant avoir la possibilité de supprimer totalement cette tendance.

La course à la « normalité » peut prendre toute une vie sans jamais voir de point d’arrivée.

Mais tu peux accepter que ton cerveau te donne parfois / souvent / tout le temps du fil à retordre, tu peux te dire que tu l’aimerais bien autrement. C’est un fait.

Le tout est de ne pas oublier d’identifier nos arc-en-ciels (mes chats – l’amour – la danse – mes broches – la communauté des gens qui me soutiennent) et de rediriger nos efforts vers ces choses et ces moments de vie.

Non, je ne pourrai jamais vraiment supprimer l’activité frénétique de mon cerveau. Probablement pas.

C’est vrai, je suis anxieuse, et en rentrant du sport ce soir, j’ai pris mon petit demi Xanax avant de préparer mon dîner.

Et puis, il est possible que j’aie des troubles du sommeil toute ma vie. Qui sait ?

Et, oui, la perspective de ne jamais trouver l’amour, un amour réciproque et sain, me tétanise.

Mais même avec toutes ces choses que je ne peux pas totalement supprimer, je suis capable d’organiser un marché de Noël avec une dizaine d’exposant.e.s, je suis capable de prévoir un voyage à Disneyland avec ma meilleure amie, je suis capable d’aller à la danse, sans voiture, avec la nausée, moins de 41% d’énergie et de la turbo anxiété. Je peux tenter d’être une meilleure personne tous les jours et de faire la paix avec moi-même.

Si les choses, pour toi, même les petites choses qui paraissent naturelles à d’autres, sont épuisantes et parfois insurmontables, sache que tes victoires ne sont pass vaines. J’ai besoin que tu saches ça. C’est pas parce que tes victoires sont invisibles, dans l’inconfort silencieux de certaines expériences, qu’elles n’ont pas de valeur. Au contraire, putain, quelle guerrier.e tu es.

Si ton cerveau te pose des soucis, accepte que ça te fasse bien chier. Mais identifie tes arc-en-ciels et fais un pas dans cette direction, avec ton esprit et ton corps qui ne checkent pas tous les critères pour te foutre la paix, mais y’a aucune honte, tu n’aurais pas plus de valeur si tout allait bien.

Et si on se laissait aller, un peu ? « Se laisser aller », finalement, ce n’est peut-être pas quelque chose de négatif. Se laisser aller à ressentir les choses jusqu’au bout, sans vouloir brûler les étapes, sans vouloir zaper les émotions qui font chier.

Lâcher le contrôle, se laisser couler dans, ne plus lutter contre, au moins pour quelques instants.

Tu es parfait.e et légitime, juste maintenant.