Je regarde mon basilic flétri et je te jure, j’ai envie de pleurer. Ça me fait comme une vague de désespoir dans le coeur.

J’avais pourtant tout fait pour qu’il aille bien. Je l’avais appelé Xena. J’avais bien fait les choses, j’avais fait comme il faut.

C’est un peu simple mais forcément mon esprit fatigué fait des parallèles un peu piteux, en mode psychologie de comptoir : peu importe à quel point t’as envie que les choses marchent, eh bien parfois, ça t’échappe, et ça fane. Ouais c’est ça, soupire si tu veux, mais n’empêche que c’est vrai. Et j’ai pas dit que j’étais une pointure du développement personnel.

C’est juste que c’est frustrant, moi, j’ai toujours mis du coeur dans les choses, j’ai toujours tout fait pour que les choses marchent aussi bien que possible, pour que je sois récompensée pour mes efforts.

Et je sais que beaucoup de choses fonctionnent très bien pour moi, et je sais que la majorité des choses échappent à notre contrôle et n’auront jamais d’explication rationnelle assez satisfaisante pour apaiser le feu de la déception et de la colère, en nous.

Pourquoi

Pourquoi est-ce que mon basilic est mort ? C’était pourtant le plus beau, celui qui m’attirait le plus, je l’ai choisi, lui sur la deuxième étagère en partant du bas, j’ai fait attention à ne pas plier ses feuilles sur le chemin du retour, dans le sac en carton. J’ai résisté à la tentation d’en faire directement un pesto géant pour accompagner de délicieuses pattes. Je lui ai donné de l’eau, du soleil et de l’amour. Et pourtant.

Pourquoi est-ce que mon père et ma belle-mère ont décidé de me maltraiter psychologiquement, dès mes 4 ans, et pendant plus de 10 ans ? J’étais pourtant adorable, avec ma salopette Mickey. Et je suis à peu près persuadée que, même si on fait des bêtises ou qu’on a une personnalité particulière, on ne mérite pas de vomir de désespoir et de se réveiller avec les yeux gros comme des pêches d’avoir trop pleuré. Et pourtant.

Pourquoi est-ce que le dernier homme que j’ai aimé, peut-être un peu le premier aussi, vu l’étrange intensité de mes sentiments, pourquoi est-ce que cet homme là se trouve actuellement à plus de 4000km de moi, avec une main dans la sienne, qui n’est certainement pas la mienne ? J’avais pourtant tout mis en oeuvre, j’avais fait de la place dans mon coeur, j’étais prête à en faire sur mon canapé, sur mon bureau, dans mon lit. Il m’aimait aussi, je crois. J’avais abordé chaque désaccord avec calme et affection, j’avais détricoté une grande partie de mes fonctionnements ancrés et négatifs, j’avais accepté qu’on m’aime, même avec 10kg de plus, j’avais déjà prévu ce que je lui offrirais pour ses 30 ans. Et je savais qu’il voulait être avec moi. Et pourtant.

L’action comme religion

Le fait est que, je m’en suis rendu compte récemment, je suis une personne qui agit. Qui doit agir. Je ne supporte pas l’agitation causée en moi par les statu quo, je ne supporte pas les situations tendues, les mots qu’on ne dit pas. Ça me rend dingue, je ne peux plus me concentrer.

Si je veux quelque chose ou si quelque chose cloche et que ça a de l’importance, alors je considère qu’il y a toujours quelque chose à faire. Et ça me joue des tours, parce que souvent, en vrai, on peut juste rien faire de plus. Y’a pas de raison que tu peux comprendre. Y’a peut-être mille raisons pour la personne en face, mais ça ne te concerne souvent pas vraiment. C’est entre elle et elle. Et pour ce qui est du matériel, des choses qui n’ont pas de sentiments, eh bien, une fois que t’as tout mis en oeuvre, ça sert plus à rien de te flageller.

Bien sûr, pour le basilic, tu sais, j’ai bien compris qu’il y avait à peu près rien à faire à part le mixer avec des pignons de pain et de l’huile d’olive et le remercier pour ses 7 jours de bons et loyaux services.

En vrai on s’en fout du basilic, pas vrai ?

Mais mon père, quand même, on s’en fout un peu moins. Mais j’ai agi, agi, depuis toute petite, j’ai essayé de me fondre dans le décors, sans vraiment pouvoir non plus, parce que je suis une personnalité enthousiaste et exubérante et que j’ai toujours su que j’avais des choses à offrir. Un pied sur scène, un pied en coulisse, avec toujours cette sensation quasi invisible mais pesante d’avoir fait quelque chose de mal. Alors j’ai agi, oui, j’ai essayé de mettre les gens à l’aise, toujours, à mes détriments, souvent. J’ai essayé d’appréhender leurs colères et leurs besoins, pour éviter la foudre. J’ai essayé d’être une bonne personne.

Et cet homme, jusqu’à la fin j’aurai agi. J’aurais été celle qui a rompu le silence, mettant mon ego de côté, pour l’appeler à l’aide et demander à le voir une dernière fois. Mais ça n’a même pas été possible, et maintenant tu sais qu’il est à 4000km avec une meuf qui n’est pas moi, si t’as bien suivi.

Je suis fatiguée, épuisée d’être en suspens, attendant que les galères du moment passent, puisque j’ai déjà agi, puisque je fais déjà tout ce qu’il est possible de faire, j’en ai même plus vraiment rien à faire de ma gueule en ce moment, je veux juste être propre et avoir les sourcils à peu près épilés.

Et comme je suis fatiguée (je veux dire, plus fatiguée que ma fatigue de fond permanente), je repère surtout ce qui ne tourne pas rond. Faut dire que la grosse galère avec mon entreprise occupe 80% de mon cerveau sans que je puisse rien faire de plus. J’ai essayé de chiller, je fais de la méditation, je mange du riz complet, je prends des anxiolytiques, j’agis sur la situation, j’agis sur le stress, et pourtant j’ai 80% de mon cerveau est bouffé par un truc que j’ai tout fait pour éviter, mais qui s’est passé quand même.

Ces choses là me sautent aux yeux, cette énorme galère, et le basilic, et puis y’a ce chagrin d’amour qui me colle un peu au cerveau.

Les belles choses

Mais il y a aussi les choses qui vont bien parce que j’ai agi.

Mina a failli mourir la semaine dernière. J’ai agi. Je l’ai emmenée chez le véto, car je la voyais souffrir la nuit, moi qui dors avec elle depuis 8 ans, je sens chaque modification dans son comportement. On me l’a rendue, soit disant parce qu’elle allait bien. Alors je l’ai ramenée, de nouveau. Et là, on a trouvé ce qui clochait. Et maintenant, elle est en train de faire une sieste, avant de re dormir pour la nuit, apaisée, les pattes étendues sur son plaid Ikea, le ventre plein de maquereaux cuit à la vapeur.

Et puis mes broches. Elles sont plutôt pas mal mes broches, non ? Moi qui avais peur de ne pas en vendre, il y a un an. Aujourd’hui, je n’en ai pas assez pour toustes celleux qui en veulent, et ma communauté c’est toute une bande de merveilleuses personnes Socially Awkward qui me soutiennent dans ce que je fais et ce que je ressens. Et c’est un peu parce que je me suis cassé le cul comme une dingue à traduire le feu qui m’anime en des petits objets brillants qu’on peut accrocher à sa veste.

Et puis mon rapport au corps, beaucoup plus apaisé. C’est parce que j’ai lutté, c’est parce que j’ai écris, c’est parce que je suis allée en thérapie, que j’ai pu faire taire dans ma tête les voix de mon père, de ma belle-mère et de tous les hommes toxiques que j’ai croisés dans ma vie relationnelle ou amoureuse, que j’ai pu apaiser un peu l’emprise qu’avait cette norme toute-puissante et soit disant salvatrice de la société. Bien sûr, c’est horrible, encore aujourd’hui, je serais prête à payer des milliers d’euros si on me promettait de me rendre mince à tout jamais. Mais je ne culpabilise plus autant si je décide de manger un paquet de chips en guise de dîner, ou si je manque une séance de sport.

Et je ne me suis pas pesée depuis un an.

C’est énorme, franchement.

Alors qu’avant, je me pesais tous les jours – plusieurs fois par jour même. Et le poids indiqué, la putain de forme des bâtons représentant des chiffres sur l’écran digital conditionnait mon mental de la journée, de la semaine.

Alors quand même, c’est bien, d’agir pour les choses qui nous tiennent à coeur. La majorité des choses échappent à notre volonté, oui, c’est vrai. Le basilic, comment nos parents nous traitent, cet homme/cette personne qu’on aime mais qui ne choisit pas la vie qu’on lui propose.

Mais on peut continuer à être dans l’action, et parfois, ça mène à des choses magnifiques, qu’il ne faut jamais prendre pour acquises. Je vais tâcher de m’émerveiller de toutes ces choses, beaucoup plus souvent.

Mina, vivante et apaisée. Ma marque de broches, appréciée et épanouissante. Mon rapport à ma propre personne, pacifié et plus respectueux.

Ostéopathe du matin

Et si tu as eu une dure journée, soutien à toi.

Cette journée, je ne voulais pas la vivre, je voulais passer directement à la suivante. Il y avait trop de choses difficiles à vivre, très challengeantes au niveau du mental et du physique.

Je devais aller chez l’ostéopathe, par exemple, très tôt le matin, dans une ville à côté de Rennes, en bus. Moi, allez chez l’ostéo, c’est pas ma passion, et pourtant je suis obligée d’y aller souvent. Oui, on recommande d’y aller 2 fois par an maximum. Pour les personnes totalement valides et dans la norme, oui. Pour moi, ce n’est pas possible. Et pourtant, je suis capable de serrer les dents pendant des semaines avec une côte déplacé, pour pouvoir espacer mes rendez-vous chez l’ostéo le plus possible. Ça m’arrive souvent.

J’étais épuisée, dans le bus, je ne savais plus à quel arrêt il fallait descendre, et comme j’avais marché vite, que j’avais mal aux jambes et que je savais que j’allais être très en retard, j’ai commencé à paniquer dans le bus bondé.

Et j’ai respiré, gonflé le ventre, soufflé par la bouche, pensé à des choses apaisantes, me suis souvenue que j’étais légitime à être dans ce bus, que j’y avais ma place, que les gens pensaient à autre chose que moi, eh bien j’ai quand même paniqué et je me suis mise à suer. Et contrairement à il y a quelques années, je me suis instantanément pardonnée. Je n’arrivais pas à m’apaiser, eh bien tant pis, ça arrive. Je fais déjà beaucoup d’efforts, j’ai déjà bien agi. Ce moment de panique était mon basilic. Je n’avais pas vraiment d’emprise dessus, même si certaines personnes arrivent à les tenir fringants avec la bonne dose de soleil et d’eau. L’eau (les pensées positives) et le soleil (respirer profondément) eh bien ça ne marche pas sur tous les basilics.

Je suis arrivée très en retard, ma séance a donc été amputée de 30%, mais pas le chèque de 55€ non remboursés, alors je m’en voulais un peu.

Cette ostéopathe ne m’avait pas vue depuis un an.

 « Est-ce que c’est toujours un handicap ? »

Elle m’a demandé si j’avais toujours ma maladie du sommeil, j’ai dit eh bien oui, elle a demandé si c’était toujours un handicap. J’ai dit oui, à vie, en fait.

«  Ah bon, mais comment ça se manifeste en fait ? »

« Je… en fait je suis très fatiguée, ça me fait mal, j’ai mal, c’est comme une douleur. »

«  Ça vous fait des difficultés sociales ? Comment ça vous handicape ? »

« … Eh bien oui enfin je gère et – »

« Soufflez et poussez contre mon bras. »

« Mais je me débrouille bien, ma petite entreprise marche bien et puis – »

« Soufflez et poussez. Ah oui ! Vous travaillez la nuit, du coup avec vos problèmes de sommeil ? »

Je ne travaille plus la nuit depuis des années, je faisais ça lorsque j’étais en profonde dépression. Et j’ai trouvé ça dur de me demander comme ça, comment mon handicap se manifeste. Si c’était toujours un handicap. Ah non en fait tu as raison, c’est passé comme un rhume.

Ce n’est pas parce que je gagne désormais ma vie et que j’ai des ami.e.s que je n’ai plus de handicap.

En rentrant, dans le bus, la fatigue était telle que j’étais incapable de proposer ma place à une mère dont le petit enfant était assis près de moi. Ma tête reposait contre la vitre salle et j’étais si fatiguée et douloureuse que j’avais l’impression qu’il y avait un trou béant dans ma tête et que j’aurais pu vomir ma fatigue par les yeux. Je ne tenais plus droite.

Je suis rentrée, j’ai dépensé mes dernières gouttes d’énergie pour me déshabiller et me glisser sous les draps, à côté de Mina.

Elle a lâché un énorme pet, j’ai eu soudain l’impression d’être allongée à côté d’un camion à ordures. Mais je me suis souvenue qu’elle était là, vivante, alors qu’on avait frôlé la catastrophe la semaine dernière. Je me suis demandé si, lorsque j’aurai un copain, ça le dérangera beaucoup, les pets de Mina. Et puis je me suis dit que pour l’instant, je n’envisageais personne d’autre contre moi que le dernier homme que j’avais aimé. J’ai réalisé que je n’avais pas vraiment tourné la page, encore. Et je me suis instantanément pardonnée, aussi. Il y a des choses sur lesquelles on a pas d’emprise, mais le temps en a. J’avais déjà bien agi, oui. Et puis, Mina était là, vivante, douce et adorable. Je me suis endormie.

L’action comme seule solution

Et je me suis souvenue que j’étais là moi aussi, vivante, dans l’action, alors que toutes les semaines j’ai le sentiment de frôler la catastrophe avec mes sensations physiques et émotionnelles, mais j’agis, j’agis, toujours, je suis toujours dans l’action, et souvent, de belles choses se produisent.

Des choses qui font du bruit, qui se voient à l’oeil nu, comme ma réussite professionnelle, mais d’autres choses aussi, des combats que je mène en silence, toute seule, dont je suis la seule protagoniste, la seule témoin, et qui nécessitent au moins autant de force, comme ne pas lâcher l’affaire pour grappiller du confort physique par ci par là et réussir à aller chez l’ostéo si tôt.

Continuer à agir, toujours, malgré tout, même si y’a des périodes où ce n’est vraiment pas possible, c’est ça mon super pouvoir. Maintenant, j’apprends petit à petit les limites de ma capacité d’action, et je me souviens qu’en fait, on a pas d’emprise sur tant de choses que ça, mais le tout, c’est juste d’agir.