Cette semaine, je devais fabriquer quelques broches de chacun de mes 17 modèles de broches, afin de pouvoir les présenter pour les deux shootings photos de ma marque qui auront lieu la semaine prochaine : un shooting de scénographie avec les broches et une petite mise en scène, et un shooting avec des modèles portant mes broches.

Je n’avais pas pu le faire avant car le fablab (atelier dans lequel se trouve la grosse découpeuse laser dont j’ai besoin) était fermé cet été. Donc grosse pression de faire à la fois des tests et la production finale et propre en une semaine, dans un lieu que je ne connais pas, avec des outils que je ne sais pas encore utiliser.

Ensuite, j’ai du faire les autres étapes de la création de broches (peindre, enlever le papier, rectifier, coller le support de broche, etc).

Mais rien ne s’est passé comme prévu. J’ai rencontré de grosses difficultés qui ont, l’espace d’un instant, entaché ma motivation. Et c’est ça, aussi, être une entrepreneuse créative. C’est dur, il faut faire preuve de courage et de souplesse d’esprit, et c’est pourquoi j’essaye de vous raconter un peu l’envers du décors.

La découpe de mes broches

Pour que vous compreniez bien, laissez-moi vous expliquer dans les grandes lignes comment je procède pour la fabrication d’une broche.

Une question de vectorisation

Après avoir imaginé les textes de mes broches, je les assemble avec des formes de cœur, sur le logiciel Illustrator, et je les transforme en fichiers vectoriels, lisibles par une découpeuse laser.

Il y a un code couleur, des distances, des règles strictes à respecter. C’est une étape à la fois plus simple et plus compliquée que tout ce qu’on peut penser, si on a jamais fait cela.

Ensuite, ces fichiers sont insérés dans la machine, qui grave et découpe mes plaques d’acrylique avec les formes et les motifs que j’ai dessinés.

Ensuite, il y a l’étape de la peinture, du décollage et de la colle, mais je vous en parle plus bas.

Une expérience stressante au fablab

Je me suis donc rendue, cette semaine, dans un des fablabs de ma ville possédant une de ces grosses machines laser, avec ma petite clé USB, mes kilos d’acrylique et mes attentes.

J’avais hâte de faire découper mes créations, et en même temps, j’étais très stressée, car, le labo ayant été fermé tout l’été, je n’avais que cette semaine pour les faire découper avant la campagne de crowdfunding.

En sortant du métro, je ne sais pas pourquoi, mais j’avais le sentiment que ça n’allait pas se dérouler comme prévu.

La machine de découpe laser était déjà prise, mais en insistant, le monsieur du fablab m’a expliqué qu’elle serait dispo 2h avant la fermeture. C’est à dire, 2h plus tard. Et, n’ayant pas le temps de refaire un aller/retour valable entre le fablab et chez moi ou mon coworking, j’ai attendu en lisant des mangas assise par terre à la bibliothèque d’à côté, avec mes 5kg d’acrylique sous le bras.

C’est donc dans une ambiance très stressante pour moi que, quand ça a été mon tour, j’ai regardé le monsieur du labo se dépêtrer avec mes fichiers : « Oui là il faut faire 2 exemplaires du fichier niquetoi.ai ». Le type était très compétent, mais il n’avait jamais travaillé avec mon acrylique à paillettes et à confettis et n’était pas du tout familier avec le type de projet que je souhaitais faire.

J’avais tout fait pour préparer mes fichiers aux normes du fablab, mais il n’arrivait pas à les exploiter et passait un temps fou à préparer la découpe pour une seule broche. Alors que je comptais en découper au moins une centaine. Et nous avions moins de deux heures. Et du public arrivait souvent, et il devait les accueillir. J’ai cru que j’allais faire un ulcère.

Les premiers jets

Le résultat ne me convenait pas, et c’est normal car il s’agissait de premiers jets. J’essayais de lui expliquer les changements que je voulais, tout en sachant que je n’ai aucune connaissance de la machine, et que je n’arrivais pas bien à communiquer avec lui. Je voyais le temps défiler trop vite, ça n’avançait pas, et je n’arrivais pas à me faire comprendre.

Il faut savoir que les réglages d’une machine laser sont sensibles, et qu’ils dépendant complètement de la matière à découper. Hors, moi, j’arrivais avec une matière qu’il n’avait jamais vue.

Une vague de découragement

J’étais paniquée, j’avais l’impression d’avoir été super naïve jusque là, et que c’était ici que mon projet devenait trop lourd à porter.

Avant d’arriver au fablab, j’étais persuadée que tout allait rouler parfaitement car j’avais tout préparé en amont, mais cela m’aura rappelé que les choses ne fonctionnent pas du premier coup, dans le milieu artistique. C’est bien d’avoir confiance en son projet, mais il faut savoir s’adapter en cas de problème.

Plan B

Pendant que j’étais dans ce labo, j’ai refusé de m’avouer vaincue et j’ai regardé sur Internet les horaires d’ouverture des autres fablabs. J’ai repéré qu’il y en avait un dans mon ancienne université. Je n’aime pas passer des coups de fil mais là c’est l’adrénaline qui a agi. J’ai téléphoné une fois et rappelé jusqu’à ce que j’aie le bon interlocuteur au bout du fil.

Ma demande dépassait un peu du cadre de ses compétences car c’est avant tout un labo éducatif pour les projets personnels et étudiants, mais je lui ai expliqué mon cas et il a très bien compris. Il a été adorable et j’ai tout de suite senti qu’il allait me sauver le mise. Il m’a réservé un créneau de 2h avec la machine de découpe laser pour le surlendemain.

Complètement KO

Le soir en rentrant, je me suis mise au lit à 19h, j’étais rompue émotionnellement. Je savais qu’en réfléchissant trop, je serais abattue et laisserais mes angoisses affluer alors j’ai juste choisi de me reposer et d’attendre le surlendemain pour aller au fablab que j’avais contacté par téléphone. Ça allait forcément marcher, je refusais l’idée que mon projet s’arrête à cette énorme déception.

Fablab : deuxième round

Vendredi dernier, je suis donc arrivée dans ce nouveau fablab.

Ça faisait bizarre de retraverser cette université qui aura abrité tant de souvenirs pour moi (voir cet article).

Un espace agréable et des gens au top

J’ai tout de suite aimé le fablab avec sa baie vitré et sa machine de découpe laser géééééante. Le gérant des lieux était adorable, on a papoté pendant qu’une personne finissait d’utiliser le laser, et il m’a même appris que le journal de la fac que j’avais créé avec une copine il y a genre 8 ans existait encore sous le même nom !

Il y avait une personne encore en train d’utiliser la machine alors que mon créneau avait débuté. J’ai un peu commencé à paniquer. Si cette fois, on avait pas le temps de découper mes broches, c’était fichu. Mais en même temps, le mec qui faisait sa découpe avait l’air sympa et avait besoin de faire découper ses planches de bois. Je ne savais vraiment pas quoi faire. Alors au bout de 20 minutes, j’ai été franche, je lui ai dit que j’avais absolument besoin de la machine, que j’avais investi tout mon argent dans cette entreprise et que si je ne découpais pas aujourd’hui, c’était fichu. Il a été compréhensif.

Une expérience trop chouette

J’ai fait la découpe avec la stagiaire du fablab qui était adorable. Quelles étaient les probabilités que je tombe sur une fille sympa amatrice de BD queer et pro écriture inclusive ? Elle a été patiente et m’a même appris les rudiments de l’utilisation de la machine. J’étais trop heureuse. La découpe s’est bien déroulée et j’arrivais à utiliser la machine un peu seule, ce qui m’a remplie de fierté et d’un sentiment de puiiiissance !

Donc mes broches se sont découpées sans problème, et au bout de 2h c’était terminé. Et même si je n’ai pas eu le temps de faire exactement touut ce que mon cerveau avait prévu au millimètre près, je me suis assouplie et j’ai fait le nécessaire. C’est important de savoir s’adapter et ne pas trouver des prétextes pour baisser les bras : « pfff à quoi bon, puisque je n’ai pas pu faire exactement comme j’avais prévu ? ».

C’était une solution provisoire, car ma découpe prend du temps et qu’ils sont ouverts au public non étudiant seulement une journée par semaine. Mais ils m’ont sauvé le projet et le moral, et je passerai très bientôt dans leur local pour leur donner à eux deux une petite broche qu’ils pourront épingler sur leurs coeurs.

L’étape de la peinture : un désastre inattendu

Hier, après la découpe, c’était l’étape suivante de la fabrication de mes broches : la création chez moi.

Comment je fabrique mes broches après la découpe laser

Depuis 3 ans que je fais des bijoux en acrylique découpée au laser, je procède de la même manière :

  • Mes pièces d’acrylique sont découpées et gravées avec leur papier protecteur.
  • Je peins dans les espaces gravés (là où le papier a été détruit par le laser).
  • J’attends que ça sèche.
  • Je retire le papier, ce qui permet d’avoir une peinture nette (ça fait comme un pochoir).
  • Je rectifie au stylo peinture ou à l’aiguille trempée dans de la peinture.
  • Je colle les supports de broches avec de la colle forte à prise lente.
  • Je laisse sécher 72h.
  • C’est prêt !

Une grosse galère

Cette fois, après l’étape de la peinture, j’ai eu un gros pépin.

Genre, un gros problème qui m’a menée aux portes du désespoir entreprenarial.

Cela fait 3 ans que j’utilise les plaques d’acrylique du même fournisseur, qui met le même papier dessus, avant la gravure. Normalement, c’est mon fournisseur qui fait la gravure, mais cette fois, je l’ai faite à Rennes, mais avec une machine identique en tout point.

Donc j’ai procédé comme d’habitude et j’ai peint mes broches à travers le papier, avant de le décoller délicatement.

Sauf que cette fois, après 2h de travail, après avoir décollé le papier, j’ai vu que la peinture s’était mêlée au papier, qui, alors qu’il ne me pose jamais problème normalement, avait laissé de gros résidus de colle.

Cela a formé des morceaux collants, et le résultat était inexploitable. 50 broches étaient hors d’usage, et des heures de boulot perdues.

Des deadlines proches, des broches ruinées

Sauf que mes deux shootings professionnels sont fixés à la semaine prochaine, et que les broches doivent être prêtes à être photographiées.

J’ai eu deux choix dans ma tête : le plus naturel me semblait de pleurer toutes les larmes de mon corps, de me blâmer, et de perdre tout intérêt pour mon projet pour plusieurs jours.

Mais c’est l’autre choix que j’ai choisi, et j’ai agi très calmement : il fallait tout faire pour que ça marche, et paniquer ne servirait à rien. Je me sentais triste, frustrée, en colère et agitée mais sûre qu’il fallait continuer.

Show must go on

Alors j’ai respiré un bon coup, j’ai ouvert mon tiroir de médicaments et j’ai avalé un xanax, mon allié dans ce genre de cas précis. Il n’y a aucune honte. Je suis plutôt fière d’avoir agi calmement.

Et j’ai réfléchi. Tout remis à plat ma manière de travailler. Pourquoi est-ce que cela avait merdé ? La faute au papier ? La faute aux réglages de la machine ? N’ayant pas la machine chez moi, impossible de faire des tests. Et découvrir la cause n’avait pas d’intérêt pour l’instant.

Alors j’ai respiré un bon coup, et j’ai essayé d’une autre manière, que je n’avais jamais experimentée ou même imaginée auparavant.

Après 3 ans, une nouvelle manière de fabriquer

J’avais inventé une nouvelle manière de travailler. Provisoire, peut-être. A améliorer et à perfectionner. Mais les 50 broches ratées du début vont pouvoir être remise à zéro et utilisées grâce à cette technique.

C’est très déstabilisant de devoir changer des gestes qu’on a depuis 3 ans, mais c’est peut-être pour le mieux, dans le futur.

J’ai obtenu le même résultat que j’aurais eu avec la technique initiale, sauf que ça m’avait pris 8h au lieu de 3h. Mais au moins, j’avais mes broches prêtes à prises en photo.

C’est ça, l’artisanat

C’est important que vous sachiez cela, car des galères comme ça, j’en ai eu plusieurs fois par an depuis que j’ai commencé à créer des bijoux il y a 3 ans. Des problèmes de fournisseurs, de matériaux, de fabrication… Des grosses galères qui me tombent dessus dans les plus mauvais moment.

Et ça, c’est dans tous les métiers de création.

C’est pour ça aussi qu’un bijou artisanal coûte plus cher qu’un bijou chez Claire’s.

Dans le prix, il y a aussi tous les tests, tous les ratés, les heures et les heures à trouver la bonne technique. Ces étapes sont obligatoires pour arriver au bon résultat.

En achetant un bijou à un petit créateur, vous payez aussi pour la sueur et les larmes qui l’ont mené.e à vous proposer ce joli produit à ce moment là, vous payez pour les tentatives, les nuits à travailler, les espoirs, l’amour dans l’objet.

En conclusion : une nouvelle leçon d’apprise

Pour le futur de mon processus de création, j’aurai le temps d’aviser. Je me fais confiance, ces derniers jours je me suis prouvé à moi-même que je ne manquais pas de courage dans les situations déstabilisantes, et que je trouverai toujours une solution. C’est rassurant d’avoir foi en soi-même, parfois, mais cela nécessite de passer par des périodes et des moments très inconfortables.

C’est de plus en plus dur à mesure que les grandes dates approchent, et j’ai du mal à prendre du recul sur mon projet, mais je sais que bientôt je serai fière de moi.

Photo : Clémence N. portant mes broches.