[Cet article est le premier d’une série de 3 articles, et les autres arriveront bientôt.]

Souvent, on me demande : « Comment es-tu devenue créatrice de bijoux ? Ce n’est pas banal. »

Avant, je répondais que j’avais fait une licence de lettres, puis entamé un mémoire de recherches en littérature, tout en bossant à côté, et que j’avais fini par en avoir marre de tout et par me mettre à créer des bijoux.

C’était à la fois vrai et extrêmement loin de la vérité.

Je choisissais de laisser dans l’ombre une partie entière, fondamentale, importante de mon existence : la maladie.

Aujourd’hui, je sais que le chemin qui m’a menée à être créatrice de bijoux est indissociable de celui qui m’a conduite de la reconnaissance de la maladie à son acceptation.

Et c’est justement parce que je n’avais pas accepté cette maladie et que je ne pensais pas pouvoir être épanouie avec elle un jour, que je n’osais pas en parler.

Aujourd’hui, c’est toujours un peu difficile, je suis encore pudique sur le sujet, mais je n’en ai pas honte.

Au contraire, je suis fière de mon parcours et je pense pouvoir dire que je ne serais pas celle que je suis aujourd’hui et que je n’exercerais pas ce métier original et passionnant si je n’étais pas malade. Ça semble un peu convenu de dire ça, mais peut-être qu’après avoir lu mon histoire, vous comprendrez mieux pourquoi je dis ça.

Alors si vous souhaitez savoir comment j’en suis arrivée à créer des broches à paillettes ornées de messages décalés et parfois insultants, laissez-moi vous conter une partie de l’histoire de ma maladie et de ma résilience !

Comme je ne vais pas raconter toute ma vie, je vais passer plus ou moins vite sur certains éléments, mais je ferai des articles plus approfondis sur des points que je trouve importants et intéressants, comme mon passage en école d’ingénieur.

Tout commence de manière classique. Plus ou moins.

En 2008, après le bac, je ne réfléchis pas trop et je me dirige vers une prépa intégrée en école d’ingénieur informatique/électronique.

On ne m’a pas vraiment forcée, mais dans ma famille, il n’était même pas question que je fasse autre chose qu’un bac scientifique, mes parents ayant eux-même fait une grande carrière dans des domaines scientifiques. C’était dans les non dits, ça tombait presque sous le sens.

Après mon bac option sciences de l’ingénieur, je voulais briller et être là où on ne m’attendait pas forcément, là où on aiguillait pas forcément en premier choix les femmes. De toute façon, ça n’avait pas vraiment de sens pour moi. Je ne me voyais pas ingénieure, mais en fait, je ne me voyais pas tout court. La vie était déjà suffisamment étrange dans le présent pour que je puisse me figurer en adulte responsable et autonome dans le futur.

Les bonnes notes comme shots d’adrénaline

A l’époque, j’excelle dans toutes les matières, littéraires et scientifiques, mais j’ai des notes médiocres en EPS. On ne m’encourage pas, on se résigne à l’idée que « je ne suis ni sportive ni souple et puis c’est tout ». Au lycée, un de mes profs d’EPS marquera même sur mon carnet : « Elle fait des efforts, mais elle n’a aucune capacité. ».

Je gagne un concours de mathématique au collège, je remporte un concours de nouvelles au lycée, et en terminale, je fais partie des lauréates du prix de la vocation scientifique de Paris, destiné à encourager les femmes se dirigeant vers des études scientifiques majoritairement fréquentées par des hommes. Ce prix scientifique ne représente rien, pour moi. J’essaye de combler le vide que je ressens en moi, j’essaye de me donner du sens.

Lors de la remise des prix, je n’ai pas le droit d’avoir les 1500€ de prix parce que mes parents gagnent trop, alors on m’offre un gros livre sur le féminisme, que je revends instantanément sur eBay pour 50€ afin de m’acheter des CDs.

Je définis ma valeur personnelle par mes résultats scolaires, à cause d’une histoire familiale complexe et d’un manque de confiance en moi. Je suis persuadée d’être un ovni, je peine à me lier d’amitié avec les autres, je me sens en inadéquation totale, à part dans les études.

Les bonnes notes et les éloges scientifiques sont comme des shots d’adrénaline qui retombent une fois que je sors de la salle de cours.

Et pourtant, je ne travaille quasiment pas.

La créativité et le rock comme échappatoires

Au collège, je frôle le conseil de discipline à cause de mon insolence, mais on ose pas trop m’y envoyer car j’ai la meilleure moyenne de tout le bahut et que je suis la seule à être sympa avec le prof de techno.

A l’époque, je déteste déjà les injustices et suis toujours l’une des seules à m’insurger contre les petits garçons qui emmerdent toute la cours de récré, mais je le fais à ma manière, par des yeux levés au ciel, des soupirs, et des insultes, parfois.

Je me fais tabasser une fois à la sortie du collège, et menacée plusieurs fois par semaine sur le chemin de l’établissement.

A l’époque, je suis amoureuse du fils du boucher, celui qui ramène un sceau rempli de coeurs de boeufs pour le cours de dissection d’SVT, mais lui, il est amoureux d’Audrey, la blonde très douce qui se met toujours devant le bureau de la professeure de français.

La prof de français, elle, elle lit mes rédactions devant toute la classe, moi je sais pas où me mettre, et le fils du boucher il en a rien à faire.

Au collège et au lycée, mes passions et mes refuges sont les loisirs créatifs, la culture japonaise, les mangas, le rock et les bouquins.

Je tiens un blog, dans lequel je raconte ma vie (ouais, j’en suis pas trop à mes débuts, en fait !), depuis que j’ai 15 ans.

Je fais tout moi-même ; je bidouille le html, le CSS, j’apprends à utiliser Photoshop. J’ai mes propres noms de domaine.

Je suis fière et je rencontre d’autres personnes par le biais de leurs blogs. Je me sens un peu plus moi-même même si je ne mentionne pas mes angoisses et mes peurs, à l’époque. En fait, à part chez moi où je pleure à ne plus pouvoir en respirer minimum une fois par semaine, je ne mentionne jamais mes émotions, ni au collège, ni au lycée, ni à mes ami.e.s.

J’écris des fanfictions, j’écris des centaines de pages cumulées. Je reçois des commentaires très positifs après chaque publication d’un chapitre, et quand les gens me disent avoir passé un bon moment et avoir lâché tout ce qu’iels étaient en train de faire quand iels ont vu que j’avais publié une nouveauté, mon coeur bondit dans ma poitrine. Je sens que je fais quelque chose que j’aime et qui peut procurer de la satisfaction à des inconnu.e.s.

Mon cocon sous les combles

Mes parents m’aménagent une chambre dans le grenier de la maison. C’est très grand et je me sens comme dans un cocon sous les combles.

Je crée des bijoux, je peins et décore des boîtes, je fais du point de croix. Je peux passer des heures à créer et à fabriquer, sans voir le temps passer, sans souffrir de la soif ou de la fatigue. Les heures défilent à une vitesse folle parce que je me sens précisément intégrée dans le flow du monde, je suis là où il faut, et j’oublie tous mes problèmes.

Mais en dehors de ma chambre cocon, le temps est extrêmement long.

Je me pense ignoble

Je suis persuadée d’être ignoble physiquement, d’être abjecte et je ne laisse personne me toucher, de peur d’apercevoir une réaction de dégoût sur leur visage. Je souffre donc de ce qu’on appelle la dysmorphohobie. Je me regarde dans le miroir et je pleure de désespoir.

Je donnerais tout pour être une de ces filles « normales » qui ont plein d’ami.e.s et des amoureux.ses.

Je pense être énorme et dégoutante, et au lycée, pendant deux mois, je décide de ne plus manger que 400 calories par jour. Je saute les repas à la cantine le midi et je mange des barres hyperprotéinées trouvées au rayon minceur de Carrefour en cachette dans les toilettes.

Je suis à peine en surpoids. Une de mes camarades de classe me fait ce que je reconnais aujourd’hui être de la grossophobie assez violente.

Un jour, elle regarde mes mains et rigole d’un coup, choquée, en s’écriant, avec son air doux que tout le monde lui apprécie : « Oh, vous avez vu la taille de ses pouces ? ». Encore aujourd’hui, ça me reste en mémoire et j’ai longtemps complexé sur mes mains.

Une autre fois encore, alors que je me faufile entre deux poteaux, dans le hall, elle dit : « Si Laura passe, je passe largement. Oh, je suis méchante… »

Oui, tu étais méchante. Mais aujourd’hui, après des années de travail sur moi, je sais que ce n’est pas mon corps qui te posais problème, mais bien le tien, et que tu projetais tes peurs sur moi.

Je perds 8kg ; tout le monde me félicite.

Un jour, en cours de chimie, alors que je dessine une molécule au tableau, un garçon s’écrie : « Putain, Laura, elle a pas de cul ! ».

Je flotte dans mon jean, je me sens à la fois satisfaite et extrêmement blessée. J’ai l’impression que je ne pourrai jamais correspondre à ce que la société attend de moi, même en faisant des « efforts » drastiques. Cette remarque me restera toujours en tête.

Je vis le collège et le lycée comme des lieux hostiles, où il ne faut rien laisser paraître, où il n’y a aucune place pour moi, et où je pense finalement prendre trop de place à cause de mon corps.

L’enfer de la prépa

Après le bac, donc, je vais en prépa en école d’ingénieur, en banlieue de Paris.

Je suis ttoujours aussi complexée, je me sens toujours aussi pataude, avec l’impression de gêner tout le monde rien que par mon existence.

Ça se passe très mal.

D’élève excellente, je passe à « élève tout juste moyenne », et j’apprends ce que c’est que de galérer dans certaines matières.

J’ai beaucoup de mal avec les garçons, et nous sommes environ 4 filles pour 70 garçons dans ma classe.

Un week-end d’intégration cauchemardesque

Je vis le week-end d’intégration comme un calvaire de 48h. Nous sommes dans une base de loisirs à 10h de route de Paris.

Dans le car qui nous y emmène, les premières années sont les bizuts et sont chacun.e.s affublé.e.s d’un rôle, estampillé bi-quelque chose. Bi-poubelle a une poubelle scotchée sur lui et doit accourir chaque fois que quelqu’un s’écrie « bi-poubelle » pour jeter quelque chose.

Je suis « bi-bisous » et je dois aller faire un bisous sur la joue à quiconque le demande. Je suis profondément gênée et mal à l’aise. Je refuse de m’y plier après un ou deux bisous sur des garçons, et on me voit comme une rabat-joie.

Je passe les deux jours d’intégration à me cacher pour ne pas que les élèves du BDE m’attrapent et me ficellent au scotch la tête en bas sur un arbre ou me forcent à boire du rosé avec un entonnoir enfoncé dans la bouche, comme je les vois faire à d’autres (je finis quand même par me faire scotcher à une tablette de pique-nique en bois).

Il y a constamment des shooters gratuits et toutes les variétés d’alcool possibles, mais à l’époque, je n’ai encore jamais touché une goutte d’alcool, et ce n’est pas cette fois que je m’y mettrais.

Je rêve d’un coca frais ou d’un soft, mais quand je demande au BDE (l’association « bureau des élèves », comme dans chaque établissement, qui organise les soirées et les week-ends d’intégration) si je peux sortir de la base juste pour aller me chercher un soft dans une épicerie. On refuse.

Le deuxième jour, alors que je mange un délicieux sandwich jambon-emmental-cartonné, assise au bord de l’eau avec un copain, celui-ci s’arrête soudain de parler et se met à vomir. Ses yeux se révulsent, il fait un coma éthylique. Les mecs du BDE le mettent dans une salle à part appelée la « chambre caca », avec toutes les autres personnes en gueule de bois plus ou moins sévère. Il s’en remettra après beaucoup de repos.

Je suis ébahie, hébétée. J’ai l’impression d’être spectatrice d’un truc qui me dépasse. Je voulais tellement fort m’intégrer à cette école d’ingénieur, m’amuser, être comme tout le monde. Je ne comprends pas pourquoi je n’arrive pas à trouver du plaisir dans ce genre d’événement, alors que tout le monde semble s’amuser.

Je vois ça comme une confirmation de plus que quelque chose ne tourne pas rond chez moi, et je me dis que c’est aussi parce que je ne fréquente pas les bonnes personnes, et que si j’avais été intégrée à un groupe d’ami.e.s plus « fun », j’arriverais à être dans l’ambiance. Mais que vu que je suis grosse et moche, je ne peux pas prétendre à mieux. C’est le gros cercle vicieux de la connerie et du dégoût de soi.

Je me dis que si la vie ressemble à ça, alors je ne sais pas où est ma place.

Je pense pouvoir dire, après coup, que j’ai été profondément choquée et marquée par la violence, banale, de ce week-end.

Le début des crises d’angoisse

Je me sens encore plus en inadéquation avec mon environnement et mes pairs, et je ne peux même plus me consoler en me disant que je suis une élève excellente.

En outre, je n’ai plus vraiment le temps ni l’énergie de continuer à alimenter mes passions pour l’écriture et la création, alors je mets un peu ça de côté.

Je commence à avoir des crises de rougissement en plein milieu des cours. Je ne respire plus très bien et mon corps s’emballe. Dès qu’un autre élève se tourne vers moi pour me regarder ou me parler, j’étouffe, je deviens écarlate, bouillante, j’ai envie de vomir et de m’enfuir. Mon coeur bat à toute allure et je me mets à transpirer.

Je me sens enfermée dans les salles de cours. L’école se trouve dans une ancienne usine de sucettes Pierrot Gourmand (véridique) et parfois, il n’y a pas de fenêtres dans les salles.

J’étouffe dans ces salles blanches aux plafonniers à néons puissants, sans ombre, avec nulle part où me cacher.

Je m’assois toujours près de la porte pour être prête à fuir en cas de problème. Mais je suis toujours trop tétanisée pour fuir.

Je passe des heures de cours entières à essayer de me maîtriser ; je suis en panique constante, épuisée, lessivée. Je ne me comprends pas. Le temps se dilate et chaque seconde est une seconde passée à essayer de contenir mon trouble. J’ai l’impression que de gros tentacules veulent sortir de mon corps et que je dois les repousser en permanence pour ne pas passer pour un monstre. Et c’est un effort titanesque.

Ce sont en fait des crises de panique, mais je n’en savais alors rien.

Le décalage et la panique

A côté de ça, les après-midis, je commence à me sentir extrêmement fatiguée physiquement. Je n’arrive plus à me concentrer en cours.

Des événements familiaux compliqués viennent alourdir mes soucis.

A l’école, je ne suis pas passionnée. J’étais venue dans le but de briller et de continuer à être une bonne élève, comme j’avais toujours su le faire, et soudain, ce n’était même plus une option possible.

Les hauts salaires et taux d’embauche en fin d’études qu’on nous fait miroiter sur les plaquettes ne me font rien. Je vois ça comme une vague espoir de faire plaisir à ma mère et d’avoir de la valeur. Je dis en plaisantant que je vais réussir à me faire embaucher par Google, mais en fait, ça n’a aucun sens pour moi.

Je me sens laide, différente, et extrêmement honteuse à cause de mes rougissements. Je cherche des solutions sur Internet. J’entends parler de la phobie de rougir et de l’hypersudation, et je pense en être victime. Je pense que mes rougissements, ma tachychardie et ma transpiration excessive en cas de stress sont des symptômes isolés qui confirment le fait que je suis une créature abjecte et différente.

Ma résilience, cette héroïne

Malgré ça, je reste une personne extrêmement résiliente. Chaque matin, je me réveille en pensant que cette nouvelle journée va être différente et va me permettre de reprendre le contrôle de ma vie.

Je continue d’avoir l’envie de créer et de changer les choses.

J’entends parler d’un club d’art, à l’école, qui tenait il y a quelques temps un journal. Passionnée d’écriture et adorant entreprendre, je tente de ranimer le club. Je motive une des 3 autres filles, une fille ronde et racisée, qui ne tiendra pas non plus dans cet enfer. Elle est passionnée par l’infographie et est très douée avec Photoshop. Nous faisons de belles affiches et nous tentons de motiver des gens pour créer un nouveau journal de l’école.

Personne ne répondra à notre appel.

A la fin du premier semestre, je suis à bout de nerfs, et je tombe doucement en dépression. Ma camarade passionnée par Photoshop quitte l’école.

La psychologue qu’on me fait voir me dit que je rougis car je n’arrive pas à gérer mon désir naissant envers les hommes. Elle me dit que mes rougissements sont l’expression de mon désir. Je me sens sale et incomprise. On met donne des médicaments lourds qui ne font que m’engourdir d’avantage.

Je vis les cours d’expression orale comme une torture. Je suis en conflit avec mon image, je suis mal à l’aise avec les garçons, et certains élèves de la classe ont compris que j’étais du genre à remuer la merde, et sont très passifs agressifs avec moi.

La prof nous met seul.e.s sur l’estrade un.e par un.e et pointe une caméra sur nous. Elle nous donne des exercices d’improvisation à faire, nous filme, puis, avec toute la classe, nous regardons la performance et nous la commentons.

Chaque semaine, avant le cours, j’ai mal au ventre à en vomir et je supplie ma mère de me faire une dispense mais elle refuse et je me retrouve sur l’estrade à devoir improviser sur le mot « chocolat » pendant 3 minutes devant tous les élèves. Ceux qui sont agacés par moi sont affalés sur leur chaise et ont des soupirs dans le regard. Le mot « chocolat » me met mal à l’aise car je ne veux pas avoir l’air d’être « ce type de personne qui aime le chocolat, déjà qu’elle est grosse et répugnante ». Je me souviens juste avoir commencé mon impro en disant qu’il y avait plusieurs types de chocolat. Black out sur le reste.

L’angoisse est pire que l’alcool quand il s’agit de se dissocier de son corps et d’oublier, dans mon cas.

Dans les cours d’expression écrite, elle nous donne des consignes du type « écrivez une critique d’une oeuvre que vous avez récemment vue ou entendue » et je fais un texte passionné mais sévère sur le dernier album de Muse. Elle me met 18 et photocopie mon devoir pour en faire un exemple pour les autres élèves.

Je tente de parler de mes doutes à cette professeure

Je rentre dans son bureau et lui explique que je ne me sens pas à ma place, que je suffoque, que je suis malheureuse, que je suis différente et que j’envisage d’aller faire des études de lettres à la Sorbonne, car je suis passionnée d’art et de littérature et qu’après tout, j’ai des bonnes notes dans sa matière.

Elle me dit que, dans cet environnement protégé et scientifique, je suis bonne en expression écrite, mais que dans une fac de lettres, je serais probablement tout juste moyenne, qu’il ne fallait pas se leurrer. Elle semble agacée et hautaine, rien à voir avec l’expression douce et admirative que je lui connaissais.

Je prends un gros coup de massue sur la tête. Je suis abasourdie.

Je me sens nulle, trahie, nauséeuse.

Je voudrais vomir ma haine sur elle, mais je ne comprends toujours pas mes émotions et ne parvient pas à les exprimer autrement qu’en mangeant plus et en passant des heures sur Internet.

Je commence à me dire que je suis peut-être simplement nulle dans tous les domaines, puisque je n’ai même pas ma place dans cette dichotomie bien connue « profil littéraire / profil scientifique ». J’aime les deux aspects, et pourtant je suis rejetée dans les deux domaines.

Mais au fond de moi, loin, tout au fond, il y a une petite voix qui s’insurge et qui, lorsque je referme le bureau de cette professeure, me hurle qu’elle a tort et que je suis pleine de richesse.

Cette voix, c’est le fondement de ma résilience, ma plus grande force, mon plus grand cadeau, celle qui m’aura sauvée.

C’est celle que j’entends en chaque personne et que j’essaye de faire résonner depuis que je suis assez grande pour enfiler mon pyjama toute seule.

Un Noël catastrophique

Pendant les vacances de Noël, je pars en Guadeloupe avec mes parents. Ça se passe très mal, ma dépression m’empêche de profiter. Je reste cloitrée. Je refuse de me mettre en maillot de bain. Mes parents et moi avons des disputes d’une incroyable violence qui me resteront en tête longtemps.

Mes angoisses, mes problèmes liés aux études et mes conflits familiaux me font couler.

Mais, dans la tourmente, au fond du gouffre, je décide de réagir, réflexe de survie, et j’annonce à ma mère que je veux quitter l’école d’ingénieur.

Ça a été très dur, je vous passe les détails, mais elle l’a très mal pris et s’y est opposé au début.

Finalement, je réussis à lui faire accepter l’idée que j’irai vivre à Rennes, aux côtés de ma grande cousine, à la rentrée suivante.

Londres : je respire un peu

Pendant le second semestre, je décide de partir en voyage linguistique pendant un mois, seule à Londres.

Je n’ai alors jamais quitté mes parents plus de quelques jours sauf pour aller en visite chez mon père biologique.

Tout est nouveau pour moi.

Je suis extrêmement fatiguée, constamment, tous les jours, mais je ne m’inquiète pas. De toute façon, je ne comprends rien ni à mon corps ni à mes émotions.

Je me plais dans cette ville qui me fascine et qui me ressemble. Je me fais piercer la lèvre. Ma mère hurle quand elle apprend ça. Je me fais poser des extensions de cheveux. Je bois de l’alcool pour la première fois. Je fricote avec un garçon pour la première fois. Je fais les magasins et essaye des vêtements qui contrastent avec mon look habituel.

Nouvelle rentrée à Rennes

A la rentrée, je déménage à Rennes, je fuis mes problèmes familiaux parisiens, je fuis les conflits avec mes parents, je fuis ce que je considérais alors comme des échecs : mes études supérieures en école d’ingénieur, mon incapacité à créer du lien en dehors de mes ami.e.s sur Internet, ma transparence dans le regard des garçons, mon dégoût des hommes.

Je m’installe dans un petit studio de 20m2 dans l’hyper centre de Rennes, et je le décore selon mes goûts.

Je peins un des murs en bordeaux, un bordeaux unique sur mesure que le vendeur à Leroy Merlin obtient en mélangeant deux rouges différents dans une grosse machine. Je colle des autocollants de fleurs sur les autres murs.

Ma première année de licence 1 de lettres commence

Je suis contente car mes rougissements s’apaisent. Mais j’ai toujours une grande phobie sociale, je suis stressée quand on me parle, je me retiens de respirer malgré moi. Je sue énormément dans les transports. J’ai le coeur serré en permanence.

Et je suis fatiguée. Mon dieu, comme je suis fatiguée.

De nouveaux symptômes

Je commence à avoir mal au ventre. Tellement mal que je dois sortir de l’amphithéâtre plusieurs fois par jour. Tous les jours.

Des douleurs à me tordre en deux. A en vomir.

Je ne comprends pas, je suis énervée contre moi-même : je me pensais tirée d’affaire, prête à prendre un nouveau départ, dans une nouvelle ville, dans un cursus adapté à mes goûts. Je me sens de nouveau trahie par moi-même.

Le schéma est en train de se reproduire.

Je commence à retomber en dépression.

Peu de temps après mon installation, ma grand-mère maternelle s’éteint.

Elle était mon pilier, ma plus fervente admiratrice, mon alliée sans faille, ma complice.

Elle était ébahie devant chacune des lettres que je lui écrivais, devant chaque boîte en bois que je redécorais en coffre à trésor avec de la peinture et des cabochons en couleur, devant chaque faux livre que je créais avec du papier Canson et des agrafes.

Elle achetait 3 baguettes de pain par jour mais n’en mangeait qu’une demi car elle avait souffert de la faim pendant la seconde guerre mondiale et la persécution des Juifs.

Elle achetait du pâté aux champignons tous les samedis au marché pour ma petite soeur et moi et enlevait tous les champignons avec la pointe d’un couteau, car nous ne le mangions pas, sinon.

Quand j’étais toute petite, elle jouait à me poursuivre autour de la table ronde du salon, en brandissant sa canne et en m’insultant joyeusement dans sa langue maternelle, l’arabe. Je courais comme une folle, dans mon pyjama en velours, jusqu’à m’étouffer de rire et m’écrouler par terre.

Elle était la seule à être au courant de mes problèmes familiaux de l’époque. Elle était mon soutient. Lorsqu’elle est partie, je me suis retrouvée seule à porter ce fardeau.

Ça a été le début de trois années de licence pendant lesquelles j’ai enchainé les rendez-vous médicaux pour comprendre pourquoi j’avais mal au ventre.

Puis j’ai enchainé les rendez-vous chez les psychiatres et les psychologues.

J’étais désespérée, hébétée, souffrante. Fatiguée.

Je me sentais toujours autant une alien.

J’étais celle qui organisais plein de fêtes chez elle et qui les passait à observer les autres, derrière une vitre mentale, incapable de prendre réellement du plaisir dans ce genre d’interactions, mais prête à réessayer, chaque mois. J’allais bien finir par devenir une fille normale. Par arrêter d’être une rabat-joie qui se lasse de tout et de tout le monde.

Envie impérieuse d’être comme tout le monde et de profiter de ma jeunesse de la façon la plus « normale » qui soit, comme on me disait de faire, comme je pensais qu’il était normal de faire.

L’enfer des amphithéâtres

A cette époque, je ne tiens plus dix minutes dans un amphithéâtre. Je m’ennuie instantanément, malgré le fait que je suis intéressée par plusieurs des sujets de cours.

Rien n’a de sens, je me sens pas à ma place, ça ne mène à rien, ça n’est ancré dans aucun projet. Si je ne peux plus être brillante, et si je ne suis pas vraiment intéressée par ces études, alors comment me définir ?

Je réussis à avoir une dispense d’assiduité et à passer en études à distance dans mon cursus, en insistant pour que le gastroentérologue que je consulte deux fois mette un nom sur mes maux de ventre (il dira « syndrome de l’intestin irritable », mais aujourd’hui, je sais que ce n’était qu’un symptôme de mon anxiété).

J’assimile le contenu des cours en quelques heures avant les examens, et j’obtiens de bonnes notes. Mais ça n’a aucun sens, je n’ai plus les petits shots d’ego que j’avais entre la primaire et le lycée.

Diverses expériences professionnelles

Culpabilisée par le fait de ne plus réussir à aller à la fac, je cherche une justification en faisant un service civique, puis des stages dans le milieu de la culture.

La fatigue m’empêche d’être au maximum de mes capacités, et je m’ennuie encore. Toujours.

En stage, j’effectue les tâches de la journée en moins d’une heure et propose des idées pour améliorer certaines choses. Je suis agacée par les relations superficielles, les gens qui se plaignent et qui n’aiment pas ce qu’ils font, le manque de marge de manoeuvre et de créativité et les statu quo. Je tente d’exprimer mon originalité et de nouer des liens avec mes collègues. Je m’y prends mal. On me demande de rester à ma place.

Lors d’un des stages, en 35h, je me lève tous les jours, pleine de courage et de motivation , comme à mon habitude de personne résiliente. Chaque matin, je m’habille à mon goût, je me maquille un peu, et je pars au bureau pleine d’entrain. Durant la matinée, je finis mes tâches de la journée en 1h. Je passe le reste du temps à regarder des séries tranquillement ou à faire des tutoriaux sur les tâches de stagiaires pour la prochaine personne, pour qu’iel ne se heurte pas aux difficultés que j’avais rencontrées et qu’iel ne soit pas anxieux.se.

Mais tous les jours, passées 10h du matin, je commence à piquer du nez.

La fatigue

C’est une fatigue tellement intense qu’elle m’envahit tout le cerveau et m’empêche de me concentrer. C’est comme si un rocher de 2 tonnes était perché sur ma tête. Ma vision se réduit. Je baille toutes les minutes à m’en décrocher la mâchoire. C’est douloureux.

Je rassemble mes derniers fragments d’énergie pour essayer de donner le change et ne pas paître trop fatiguée. C’est une lutte de chaque instant.

La fatigue est tellement douloureuse qu’elle me romps les os. Je voudrais me rouler en boule dans un coin et hurler que j’ai mal, j’ai mal, mon dieu j’ai mal.

Les réunions sont les pires moments. Je dois faire croire que je suis éveillée. Je comprends et décèle les relations d’attirance et d’animosité entre les employé.e.s juste en étant dans la salle. C’est comme si des liens invisibles, des petits cordons étaient noués entre eux et que j’étais la seule à les voir. Je trouve qu’ils font une montagnes de choses qui pourraient se régler si rapidement.

C’est tellement dur de rester éveillée que je me concentre sur ma respiration, à tel point que j’ai du mal à répondre correctement quand on me parle : c’est parler en apnée ou respirer.

Je prétexte avoir besoin d’aller aux toilettes juste pour m’assoir dans mon mètre carré d’intimité et faire une sieste de 2 minutes, la tête dans les mains, en retenant mes larmes.

A la fin du stage, au moment de faire le bilan, ma supérieure me dit, très simplement, sans jugement :

« C’était bien, tu es compétente. Mais tu as l’air très fatiguée. »

Cette remarque aura été décisive.